Enrico Bracco, Francesco Poeti, Armando Sciommeri – Secret Garden (FR review)

A.MA Edizioni - Street date: July 3, 2026
Jazz
Enrico Bracco, Francesco Poeti, Armando Sciommeri - Secret Garden

Résumé: À travers des compositions originales nourries d’une subtile volonté de renouvellement, Secret Garden propose un jazz d’une grande élégance qui fait dialoguer l’héritage du XXe siècle avec une sensibilité résolument contemporaine. Un disque dont chaque écoute dévoile de nouvelles nuances et une profondeur qui ne cesse de se révéler.

Secret Garden, ou lorsque la tradition du jazz rencontre une innovation tout en retenue

Il est des titres d’albums qui semblent annoncer d’emblée leur univers. Secret Garden appartient à cette catégorie. Le nom évoque spontanément un espace intime, un lieu de contemplation où dominent la délicatesse, le lyrisme et une certaine forme d’élégance discrète. On pourrait presque imaginer Michael Franks avoir choisi une telle appellation pour l’un de ses enregistrements. Pourtant, cette première impression s’avère rapidement trompeuse. Car derrière ce titre aux apparences paisibles, le trio italien cache une personnalité musicale infiniment plus complexe qu’il n’y paraît.

Les premières minutes invitent l’auditeur dans un territoire familier. Celui d’un jazz mélodique, raffiné, dont l’écriture semble prolonger une tradition parfaitement assumée. Tout y respire la maîtrise, le goût de la nuance et une forme de sérénité presque désarmante. Rien ne paraît devoir troubler cet équilibre. Puis surgit le second morceau, Stellar Variation, et le décor se transforme presque imperceptiblement. Sans effet spectaculaire ni rupture démonstrative, le trio fait glisser son discours vers un langage qui emprunte certains de ses contours au jazz fusion tout en conservant une remarquable économie de moyens. L’effet est saisissant précisément parce qu’il ne cherche jamais à l’être. Là où l’on croyait reconnaître un paysage familier apparaît soudain une musique beaucoup plus aventureuse, animée par une curiosité permanente.

Cette évolution constitue sans doute l’une des plus grandes réussites de l’album. Rien n’y semble prémédité. Les musiciens ne cherchent jamais à surprendre pour provoquer l’étonnement. Chaque inflexion, chaque changement de direction paraît découler naturellement de la logique interne des compositions. C’est précisément cette sincérité qui rend leur démarche si convaincante. Le trio ne considère jamais la tradition du jazz comme un patrimoine figé que l’on contemplerait derrière la vitrine d’un musée. Il s’en empare comme d’une matière vivante, en perpétuelle transformation, qu’il façonne selon sa propre sensibilité tout en demeurant profondément respectueux de celles et ceux qui l’ont précédé.

Il serait difficile d’évoquer cette réussite sans souligner le rôle essentiel du producteur Antonio Martino. Depuis plusieurs années, celui ci construit patiemment un catalogue qui figure aujourd’hui parmi les plus cohérents et les plus passionnants du jazz européen. Loin des effets de mode et des classifications parfois réductrices, Martino s’attache avant tout à révéler des artistes dotés d’une véritable identité musicale. Qu’ils s’inscrivent dans un jazz acoustique, un jazz de chambre ou des formes plus contemporaines importe finalement assez peu. Ce qui rassemble ses productions est ailleurs. Elles témoignent d’une même exigence artistique et d’une fidélité constante à une certaine idée de la création. Secret Garden s’inscrit naturellement dans cette lignée exigeante.

Les amateurs de démonstrations techniques ou de solos spectaculaires risquent d’être surpris. Ici, la musique préfère l’allusion à l’exubérance. Sa richesse ne réside jamais dans ce qui saute immédiatement aux oreilles, mais dans une multitude de détails qui n’apparaissent souvent qu’au fil des écoutes. Si l’on ignorait l’origine italienne des trois musiciens, on pourrait aisément les imaginer issus de la scène new yorkaise tant leur langage semble affranchi des appartenances géographiques. Leur culture musicale dépasse les frontières. Elle est le fruit d’années d’écoute, d’étude et d’une fréquentation intime de toutes les grandes traditions du jazz.

Le répertoire repose essentiellement sur les compositions originales d’Enrico Bracco et de Francesco Poeti, dont les écritures dialoguent avec une remarquable évidence. Leur sens mélodique commun donne naissance à des pièces immédiatement accueillantes, sans jamais céder à la facilité. Harmoniquement comme rythmiquement, ils choisissent rarement le chemin le plus attendu. Au contraire, ils privilégient des itinéraires plus singuliers qui enrichissent le discours musical tout en préservant une grande lisibilité. Chaque thème possède ainsi une qualité presque vocale qui continue de résonner bien après la fin de son interprétation.

Les références qui nourrissent leur univers sont nombreuses, mais jamais envahissantes. On y entend naturellement l’influence de la scène new yorkaise contemporaine, tout autant que le goût européen pour les espaces sonores plus ouverts et plus contemplatifs. À cela s’ajoutent les grands standards américains, omniprésents en filigrane, ainsi que l’héritage intellectuel et presque architectural de Lennie Tristano. Le choix d’intégrer How Deep Is the Ocean d’Irving Berlin, aux côtés de plusieurs contrafacts élaborés à partir des grilles harmoniques de Stella by Starlight ou de All the Things You Are, ne relève donc nullement du hasard. Loin de toute nostalgie, ces emprunts deviennent le point de départ d’une réflexion musicale nouvelle, comme si les grandes œuvres du passé continuaient naturellement à nourrir celles d’aujourd’hui.

Avec plaisir. Voici la deuxième partie, dans la continuité de la première, avec une écriture inspirée du style du Monde : plus littéraire, analytique et fluide, tout en restant fidèle au texte original.

L’écoute de Secret Garden donne souvent l’impression de traverser plusieurs époques de l’histoire du jazz sans jamais éprouver la moindre rupture. Le trio a assimilé avec une telle profondeur les héritages du XXe siècle que la question de l’influence ne se pose plus vraiment. Il ne s’agit jamais d’imiter ni même de rendre hommage. Les musiciens se sont approprié ce patrimoine pour le réinventer à travers une approche résolument contemporaine de l’harmonie, du rythme et du dialogue collectif. Leur respect pour la tradition est omniprésent, mais il ne constitue jamais une limite. Il devient au contraire le point de départ d’une expression profondément personnelle.

C’est peut être là que réside la qualité la plus précieuse de cet album. Plus d’une fois, une fois un morceau achevé, l’envie de le réécouter s’impose presque immédiatement. Non parce que l’on aurait le sentiment d’avoir manqué un effet spectaculaire ou un solo virtuose, mais parce que chaque nouvelle écoute semble faire émerger une couche supplémentaire de sens. Une modulation harmonique discrète, un déplacement rythmique presque imperceptible, une respiration entre la contrebasse et la guitare ou une simple inflexion mélodique apparaissent soudain avec une évidence nouvelle. Peu d’albums offrent cette sensation de découvrir encore quelque chose alors même que l’on croit déjà les connaître.

Les compositions comme les arrangements témoignent d’une intelligence collective remarquable. Les trois musiciens semblent écouter autant qu’ils jouent. Chacun laisse à l’autre l’espace nécessaire pour que la musique puisse respirer librement. Rien ne paraît superflu. Chaque intervention trouve naturellement sa place dans un équilibre d’une rare élégance. Même les silences deviennent un élément du discours musical, au même titre que les notes elles mêmes, participant à cette respiration permanente qui donne au disque toute sa profondeur.

La présence du saxophoniste américain Matt Renzi enrichit encore cet équilibre. Habitué à collaborer avec les membres du trio, il ne s’impose jamais comme un invité prestigieux venu attirer la lumière sur sa seule personnalité. Son intervention prolonge au contraire un dialogue déjà engagé, avec une délicatesse qui témoigne d’une véritable complicité artistique. Son phrasé, immédiatement reconnaissable, s’intègre naturellement à celui de ses partenaires, comme si les quatre musiciens partageaient depuis toujours le même langage.

Au fil des morceaux, cette entente devient de plus en plus évidente et l’album révèle progressivement une véritable unité de pensée. Derrière la diversité des climats et des références se dessine une œuvre dont la cohérence apparaît peu à peu. Flow en constitue sans doute l’une des plus belles illustrations. La contrebasse, la batterie et la guitare y développent un dialogue d’une patience remarquable. La contrebasse ne se contente jamais d’assurer la pulsation. Elle circule sous la guitare comme un courant discret, presque souterrain, tandis que la batterie refuse toute démonstration de puissance pour privilégier les couleurs, les respirations et les espaces laissés entre les notes. De cette économie de moyens naît une impression de suspension du temps.

Lorsque le saxophone rejoint enfin cette conversation, il le fait avec la même retenue, la même élégance et la même précision que le reste de l’ensemble. Rien ne vient rompre l’équilibre patiemment construit. Bien au contraire, son arrivée semble prolonger un mouvement déjà en cours. On ne perçoit plus la moindre différence culturelle entre les musiciens européens et leur partenaire américain. Ce qui domine est une complémentarité presque naturelle, rappelant que le jazz, lorsqu’il atteint un tel degré de maturité, dépasse depuis longtemps les frontières nationales pour devenir un langage universel.

C’est sans doute là que réside la véritable richesse de Secret Garden. Elle ne se situe jamais dans ce qui attire immédiatement l’attention. Elle se cache dans les intentions, dans les micro variations de dynamique, dans les infimes fluctuations du tempo, dans ces échanges presque invisibles qui se nouent entre les musiciens et donnent à chaque morceau son identité propre. Chaque composition participe à un ensemble plus vaste et prend pleinement son sens dans la continuité de l’album. Il est d’ailleurs vivement conseillé de l’écouter dans l’ordre imaginé par le trio, tant les pièces semblent dialoguer les unes avec les autres et construire un récit qui dépasse largement la simple succession de morceaux.

Au fond, Secret Garden ne raconte pas une seule histoire, mais plusieurs. Celle d’un jazz qui regarde son passé sans nostalgie. Celle de musiciens suffisamment confiants dans leur héritage pour ne jamais en devenir prisonniers. Celle enfin d’une génération capable de faire dialoguer les traditions américaines et européennes sans chercher à établir de hiérarchie entre elles.

À une époque où tant de productions cherchent à séduire par leur immédiateté ou leur virtuosité démonstrative, Secret Garden choisit une voie infiniment plus exigeante. Celle de la discrétion, de la patience et de la profondeur. Le disque ne cherche jamais à s’imposer. Il invite simplement l’auditeur à entrer dans son univers, à ralentir son écoute et à accepter que certaines beautés ne se révèlent qu’avec le temps.

Lorsque la dernière note s’éteint, un silence singulier s’installe, comme si la musique continuait d’habiter l’espace quelques instants encore. Rares sont les albums capables de laisser une telle empreinte. C’est peut-être là, finalement, la plus belle réussite de Secret Garden.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, June 28th, 2026

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Musicians :
Enrico Bracco – Guitar
Francesco Poeti – Electric Bass
Armando Sciommeri – Drums

Special guest:
Matt Renzi – Tenor Saxophone

Track Listing :
Finestrelle
Stellar Variation
How Deep Is The Ocean
Blue
Surf
Flow
All Intervals You Are
Durante

Recorded at Extrabeat Recording July 2025
Sound Engineer Clive Simpson