Elan Mehler – Renee Said (FR review)

(LP) - Newvelle Records – Street date : Available
Jazz

Résumé: Renee Said d’Elan Mehler est un album de jazz de chambre d’une grande richesse texturale, où l’élégance classique se mêle à l’improvisation contemporaine et à une narration profondément sensible, porté par un ensemble remarquable et par des hommages particulièrement marquants à Paul Motian et Frank Kimbrough.

Elan Mehler, avec Renee Said, façonne un univers de jazz de chambre entre mémoire, espace et imaginaire

Il arrive que les plus belles découvertes naissent de recommandations discrètes, glissées par des amis de longue date, ces interlocuteurs de confiance avec lesquels le temps a tissé une écoute partagée. Il suffit parfois d’un message bref pour suggérer l’écoute d’un artiste encore inconnu. Ces moments-là comptent. Et, à dessein, je m’interdis de lire quoi que ce soit en amont. Je préfère aborder la musique sans repères, dans une forme de disponibilité totale, afin de la laisser se déployer selon sa propre logique.

Dans le cas du pianiste et compositeur Elan Mehler, la première impression est immédiate. Son écriture évoque d’emblée la finesse de Maurice Ravel et d’Erik Satie. On y retrouve ce même sens de l’espace, cette élégance aérienne qui semble flotter tout en reposant sur une architecture solide. Le piano occupe ici une place centrale dans cet équilibre. Le jeu de Mehler n’est ni démonstratif ni distant, mais finement ajusté, capable de passer d’une intimité presque murmurée à des passages d’une densité harmonique qui imposent leur poids. Alors que l’auditeur s’installe dans ce qui semble relever d’un univers de musique contemporaine à la frontière du classique, un saxophone surgit, comme une voix qui viendrait chuchoter à l’oreille, avec une expressivité qui évoque les mondes oniriques des Mille et Une Nuits, héritées du recueil persan du VIIIe siècle Hezar Afsana, les Mille contes.

Très vite, il apparaît que cette musique se déploie à plusieurs niveaux. L’architecture intellectuelle est partout, inscrite dans chaque phrase, chaque choix de structure. Pourtant, l’émotion demeure intacte, immédiatement perceptible. Certains passages frappent par leur intensité particulière, lorsque l’ensemble semble suspendre le temps avant de se recomposer avec une précision presque silencieuse, ou lorsque le dialogue entre le piano et les vents ouvre soudain une clarté émotionnelle inattendue, comme si la musique se dégageait un instant de sa propre forme pour respirer plus librement.

La parole même de Mehler éclaire cet esprit. «C’est l’album dont je suis le plus fier. Quel cadeau de pouvoir travailler avec ces musiciens dans ce contexte. La vie qu’ils insufflent à cette musique est incroyable.» Le mot vie paraît presque insuffisant. Ce qui émerge ici dépasse la simple vitalité. Il s’agit d’un récit en train de se faire, d’une poésie qui s’invente dans l’instant, d’une charge émotionnelle qui se déploie en temps réel.

Le guitariste Ben Monder, figure singulière de la scène jazz contemporaine, intervient avec une retenue remarquable. Sa présence, discrète en apparence, enrichit pourtant la matière sonore par des couleurs harmoniques changeantes, comme une lumière qui varierait selon l’angle d’écoute. Enregistré au studio EastSide Sound à New York les 3 et 4 février 2025 par les ingénieurs Marc Urselli et Rocky Russo, Renee Said réunit huit compositions originales de Mehler et deux relectures chargées de sens: «Byablue» de Paul Motian et «Quickening» de Frank Kimbrough.

Ces choix dépassent largement le simple hommage. Plusieurs musiciens de l’ensemble ont travaillé étroitement avec Motian et Kimbrough, ce qui donne à ces interprétations la densité d’une continuité vivante plutôt que celle d’une commémoration. Rien ici ne semble fortuit. Les différentes voix, celles des compositeurs comme celles des générations, se rejoignent dans une écriture commune, presque comme des notes de bas de page qui éclaireraient le texte principal sans jamais le détourner.

Dans une perspective plus large, l’album s’inscrit dans une esthétique de jazz de chambre qui évoque parfois l’univers ECM, où le silence devient une matière à part entière et où l’espace harmonique compte autant que la mélodie. On y retrouve cette même retenue, cette ouverture, même si l’écriture de Mehler conserve une tension très new-yorkaise, une énergie contenue sous la surface.

Pour comprendre la portée de ce disque, il faut aussi rappeler le parcours de Mehler. Avec son associé Christophe Morisseau, il a fondé le label Newvelle Records, qui a produit plus de cinquante albums réunissant des figures majeures du jazz contemporain, parmi lesquelles Jack DeJohnette, John Patitucci, Rufus Reid, Lionel Loueke ou encore Skúli Sverrisson.

En 2020, le label a lancé un projet consacré à la musique de La Nouvelle-Orléans, réunissant des artistes tels qu’Irma Thomas, Little Freddie King, Ellis Marsalis ou Jon Cleary. L’année suivante, Mehler a conçu un vaste hommage au pianiste Frank Kimbrough, un projet monumental de plus de cinq heures réunissant soixante-huit musiciens, salué notamment par Slate qui l’a classé deuxième de ses meilleurs albums de 2021. En 2022, la collection Renewal a prolongé cette démarche avec des artistes comme Dave Liebman, Michael Blake, Nadje Noordhuis, Francisco Mela, Tony Scherr, Ben Monder ou Fred Hersch.

Des albums comme Renee Said sont rares. Ils ne cherchent pas la grandeur, mais finissent par l’atteindre en créant un monde cohérent, autonome, presque habitable. C’est bien du jazz, mais un jazz qui déborde constamment ses frontières, glissant vers des univers parallèles où l’imaginaire et le réel se confondent. À l’écoute, on ne serait pas surpris d’apercevoir, au détour d’une image mentale, les célèbres montres molles de Salvador Dalí posées sur un rebord de fenêtre.

Si cette écoute a demandé du temps, c’est parce que l’album appelle la répétition. On y revient sans cesse, avec la crainte de passer à côté d’un détail enfoui dans sa construction. Et pourtant, la véritable absence ne survient qu’à la dernière note. Le disque est profondément addictif, non par effet immédiat, mais par densité. Chaque nouvelle écoute révèle d’autres relations, d’autres couleurs, d’autres tensions.

L’ensemble instrumental repose sur un équilibre d’une grande finesse. Loren Stillman et Scott Robinson forment une section de vents expressive et souple, capable d’une grande rigueur comme d’une liberté lyrique ample. Ben Monder y déploie ses textures singulières, tandis que Tony Scherr assure une assise à la fois stable et mouvante, permettant à la musique de respirer sans jamais perdre sa cohérence.

Au centre de cette architecture sonore, Francisco Mela et Matt Wilson forment un duo de batteurs parmi les plus singuliers de la scène actuelle. Leur complicité, nourrie par de nombreuses collaborations, frôle ici une forme d’intuition partagée. Ensemble, ils transforment la pulsation en matière vivante, instable, constamment changeante, donnant à l’ensemble une profondeur rythmique et une dimension imprévisible.

Au final, Renee Said ressemble moins à une succession de pièces qu’à un monde sonore pleinement habité. Un de ces disques rares qui continuent de s’étendre dans la mémoire de l’auditeur bien après la dernière note.

Et s’il fallait trancher, on pourrait dire qu’il s’agit non seulement d’une des propositions les plus abouties d’Elan Mehler, mais aussi d’un des disques de jazz les plus marquants et les plus subtils de son époque, une œuvre qui récompense l’attention, la patience et les écoutes répétées.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, June 22nd, 2026

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Website

Musicians :
Loren Stillman – alto sax
Scott Robinson- tenor sax
Ben Monder – guitar
Elan Mehler – piano
Tony Scherr – bass
Francisco Mela – drums
Matt Wilson – drums

Track Listing :
Renee Said
Byablue
Dani’s Fortress
White Cloud’s Dark Sky
Wolf Orchard
Yonder Waterswav
Quickening
The Violence of Reason
Tilt
Bloodcount

I Should Have Prayed for Rain – digital only
Shmoon – digital only

Renee Said stands as the third release in the Newvelle Ten Collection, a landmark series celebrating the label’s tenth anniversary. Each album in the series features original artwork by internationally acclaimed artist Ragnar Kjartansson, reinforcing Newvelle’s mission of pairing exceptional music with striking visual art.