| Jazz metal |
Résumé: Avec Ten Billion Years/ Ten, Laurent David et Kilter transforment la naissance et la disparition du système solaire en une odyssée musicale audacieuse mêlant jazz, métal, rock progressif et musique contemporaine. Nourri par une réflexion sur le temps cosmique et l’expérimentation artistique, le trio livre une œuvre immersive et exigeante qui dépasse les frontières des genres et récompense les auditeurs prêts à s’aventurer hors des sentiers battus.
Ten Billion Years/Ten de Kilter: une odyssée jazz metal à travers l’espace, le temps et le son
Selon les propres termes du guitariste et compositeur Laurent David, Kilter évolue dans un territoire musical qu’il qualifie de «jazz metal». L’expression suffit à elle seule à diviser les auditeurs potentiels en deux catégories. D’un côté, ceux dont la curiosité est immédiatement éveillée. De l’autre, ceux qui refermeront la porte avant même d’avoir cherché à comprendre. Mais après tout, cette réaction n’est-elle pas précisément ce que recherche une musique qui refuse les évidences?
L’histoire des musiques modernes montre que les mouvements les plus passionnants naissent souvent de rencontres improbables. Le jazz et le métal semblent appartenir à des univers opposés. Pourtant, ils partagent une même fascination pour la virtuosité, l’intensité, l’improvisation et la conquête de territoires encore inexplorés.
Pour ma part, je n’ai jamais été un amateur de rock, encore moins de métal. Et pourtant, j’écoute la musique de Laurent David. J’y reviens même régulièrement, tant elle s’inscrit dans une démarche artistique et intellectuelle à laquelle il est difficile de rester indifférent.
L’album s’ouvre sur «Built Broken», une pièce qui surgit dans une atmosphère post-apocalyptique avant de prendre une ampleur presque symphonique. Ceux qui franchiront ce premier seuil découvriront rapidement que Kilter ne cherche ni à rassurer ni à flatter son auditoire. Le sentiment d’effondrement imminent qui traverse cette ouverture résonne avec une acuité particulière en 2026. Difficile d’imaginer que ce titre ait été choisi au hasard. Les échos avec les inquiétudes qui traversent aujourd’hui le monde semblent aussi évidents qu’inévitables.
Le projet qui sous-tend Ten Billion Years impressionne par son ambition. L’album propose une traduction musicale de la naissance et de la mort de notre système solaire. Il suit le parcours d’une simple goutte d’eau qui voyage, évolue et se transforme à travers les immensités de l’espace et du temps. Plus qu’un récit cosmique, l’œuvre interroge notre rapport au temps musical lui-même. La lenteur devient ici un outil de composition, mais aussi une proposition philosophique.
Inspiré par As Slow As Possible de John Cage, œuvre conçue pour être jouée au rythme le plus lent imaginable, Laurent David fait du ralentissement un geste artistique à part entière.
La référence à Cage mérite d’ailleurs qu’on s’y attarde. À une époque dominée par l’accélération permanente, l’immédiateté des échanges et la fragmentation de l’attention, la lenteur apparaît de plus en plus comme un acte de résistance esthétique. En étirant le temps, les compositeurs révèlent des détails qui resteraient autrement invisibles. Des microstructures sonores émergent. Des textures discrètes prennent soudain une importance nouvelle. Dans Ten Billion Years, cette approche devient centrale. La musique ne se contente pas d’avancer. Elle se transforme progressivement, exigeant parfois de la patience avant de dévoiler pleinement ses richesses.
La meilleure façon d’aborder cet album consiste peut-être à le considérer comme une expérience acoustique parfaitement maîtrisée. Chaque détail semble avoir été pensé avec une précision remarquable, jusqu’aux battements de cœur qui referment le voyage. Ces musiciens savent exactement où ils emmènent leur auditeur.
Comme dans les œuvres de jazz les plus ambitieuses, les paysages sonores se succèdent sans cesse. Le contexte compte autant que la mélodie. L’atmosphère devient aussi importante que la structure.
Au cœur de cet univers se trouve la batterie, qui agit presque comme un personnage invisible. Elle évoque ces figures mystérieuses qui traversent les mondes imaginaires de François Schuiten et Benoît Peeters, présences discrètes mais déterminantes. Kilter déconstruit en permanence les conventions et refuse les frontières stylistiques. Chacun y trouvera sans doute son propre chemin d’interprétation.
L’expérience peut néanmoins se révéler éprouvante. Elle rappelle parfois certaines formes de théâtre contemporain où le spectateur doit rester constamment mobilisé pour décoder les signes qui lui sont proposés. Le cerveau travaille sans relâche, cherchant à comprendre les architectures mouvantes qui structurent l’œuvre.
Et c’est peut-être là que réside la plus grande réussite de l’album. Plutôt que d’offrir un simple divertissement, il pousse à la réflexion. Il oblige à s’immerger dans une construction musicale d’une rare complexité.
Laurent David inscrit lui-même son travail dans une filiation assumée:
«Elle s’inscrit dans une histoire faite de croisements, de prises de risques et de refus des frontières. Une histoire qui passe aussi bien par Magma, John Zorn, Soft Machine ou Frank Zappa que par tous ceux qui ont considéré que le jazz n’était pas seulement un style musical, mais aussi un espace de liberté et d’expérimentation. Je sais également que cette musique ne sera pas au goût de tout le monde. Pour reprendre une formule entendue récemment, ce n’est pas forcément le verre de vin de chacun. Pourtant, je viens du jazz français.»
Cette déclaration résume assez bien l’esprit de Ten Billion Years. L’art progresse précisément grâce à ceux qui acceptent de quitter les chemins balisés. Encore faut-il posséder les bases, l’expérience et la vision nécessaires pour construire un édifice aussi ambitieux.
Ce que Laurent David mentionne avec pudeur, c’est l’étendue de son parcours. Il a collaboré avec des artistes dont les univers semblent parfois très éloignés de celui de Kilter, parmi lesquels Didier Lockwood, Antoine Hervé, Guillaume Perret ou encore Ibrahim Maalouf. Il a également développé son goût pour l’expérimentation au sein du trio M&T@L avec Maxime Zampieri et Thomas Puybasset. Autant d’expériences qui nourrissent la richesse et la maîtrise dont témoigne cet album.
Le jazz affleure encore à plusieurs reprises, notamment sur «Awakening & Living». Mais au fond, la question des étiquettes importe peu. L’ambition de Kilter est ailleurs. Le groupe cherche la synthèse plutôt que la classification.
Cette identité hybride se retrouve également dans la composition même du trio. Partageant leur vie entre Paris et New York, les musiciens incarnent une forme de métissage culturel particulièrement féconde.
Le batteur Kenny Grohowski, issu d’une famille de musiciens de Miami, monte sur scène dès l’âge de quatorze ans. Son parcours l’a conduit à collaborer avec des figures majeures comme John Zorn ou Tony Levin. Le saxophoniste Ed RosenBerg III n’est pas moins impressionnant. Compositeur et multi-instrumentiste installé à New York, diplômé de l’Eastman School of Music et du Queens College, il évolue avec la même aisance entre jazz, musique contemporaine et rock expérimental. Fondateur du groupe Jerseyband, il a enregistré sept albums et tourné des deux côtés de l’Atlantique.
Soyons clairs: Ten Billion Years ne séduira pas tous les publics. L’œuvre exige de la patience, de l’attention et une certaine disposition à abandonner ses repères habituels. Mais il est difficile de nier l’originalité de ce que ce trio accomplit.
Au fil de l’écoute, l’album ressemble moins à un disque de jazz traditionnel qu’à une sorte d’opéra rock jazz expérimental dans lequel le Fantôme de l’Opéra se serait amusé à réécrire le scénario, laissant le public dans un état permanent de questionnement.
L’œuvre dialogue également avec toute une lignée de créateurs iconoclastes. Ceux qui connaissent les expérimentations sans concession de Frank Zappa, l’univers protéiforme de John Zorn ou la vision radicale de Magma reconnaîtront cette même volonté de considérer les frontières stylistiques comme de simples conventions. Kilter ne cherche pas à imiter ces références, mais partage manifestement leur conviction que la musique demeure l’un des derniers espaces de liberté absolue.
C’est sans doute ce qui rend Ten Billion Years si singulier. Derrière sa complexité technique et son ambition conceptuelle se cache une réflexion sur des thèmes qui traversent notre époque : le temps, la fragilité, la transformation et la place de l’humanité dans un univers dont l’échelle continue de nous dépasser.
À l’heure où les crises environnementales, les tensions géopolitiques et l’accélération technologique redessinent notre quotidien, Kilter invite à adopter une perspective vertigineusement plus vaste. Face à dix milliards d’années, les inquiétudes humaines apparaissent à la fois dérisoires et profondément significatives.
Ten Billion Years n’est pas un album conçu pour une écoute distraite. C’est une invitation à pénétrer un univers exigeant, immersif et souvent fascinant. Ceux qui accepteront l’expérience pourraient bien découvrir l’une des propositions musicales les plus ambitieuses et les plus originales de l’année.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 19th, 2026
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Kilter is:
Laurent David — electric bass, production
Ed Rosenberg III — bass & tenor saxophones
Kenny Grohowski — drums
Track Listing:
Built & Broken
Falling & Vaporizing
Raining & Raining
Rivers & Ocean
Depth & Darkness
Living & Rising
Weather Cycle
Awakening & Living
Darkness Again
Escaping to Infinity
Original 10-minute recording by Marc Urselli
Album recording & mix by Antoine Delecroix
Editing by Laurent David
Mastering by Fred Kevorkian
Produced by Laurent David
Publishing: Alter-Nativ Publishing
Artwork: Peurduloup
Photos: Malena Marquez