Charles Chen – The Long Way Home (FR review)

Cellar Music Group – Street date: June 19, 2026
Jazz
Charles Chen – The Long Way Home

Résumé: Bien plus qu’un simple album de jazz, le dernier projet de Charles Chen s’impose comme un document musical et historique de premier ordre. Réunissant le contrebassiste Bill Crow, 98 ans, le batteur Steve Little, 91 ans, et le guitariste Félix Lemerle, cet enregistrement mêle interprétations inspirées et entretiens passionnants. Il offre un témoignage rare sur l’histoire du jazz racontée par ceux qui l’ont vécue. Une écoute essentielle pour les amateurs de jazz, les étudiants et tous ceux qui s’intéressent à la transmission d’une mémoire musicale aujourd’hui menacée de disparition.

Charles Chen, Bill Crow et Steve Little: une mémoire vivante du jazz préservée sur disque

C’est un projet aussi émouvant que précieux que propose Charles Chen en réunissant deux vétérans du jazz encore en activité, le contrebassiste Bill Crow, aujourd’hui âgé de 98 ans, et le batteur Steve Little, 91 ans, aux côtés du guitariste Félix Lemerle. Le résultat dépasse largement le cadre d’un simple album. Il s’agit d’un hommage à l’histoire du jazz elle-même, d’une rencontre exceptionnelle avec des musiciens dont les carrières remontent aux décennies les plus fondatrices de la musique américaine.

Le ton est donné dès les premières mesures de «The Long Way Home». La contrebasse de Crow y conserve une expressivité et une assurance remarquables tandis que la batterie de Little déploie une élégance discrète, façonnée par toute une vie consacrée à la musique. L’ensemble baigne dans une atmosphère nostalgique chaleureuse qui ne verse jamais dans le sentimentalisme. Cette ouverture agit plutôt comme une invitation à pénétrer un monde qui s’éloigne peu à peu.

Avec ses trente-six pistes, l’album surprend d’emblée. Certaines ne dépassent pas une minute, mais leur brièveté est pleinement assumée. Ces courtes séquences prennent la forme d’entretiens avec les musiciens et transforment progressivement l’enregistrement en un véritable documentaire oral. Lorsque Crow et Little évoquent les grandes figures du jazz qu’ils ont côtoyées, leurs récits se révèlent aussi captivants que la musique elle-même. Ils offrent une perspective intime sur près d’un siècle d’histoire culturelle, un témoignage direct qu’aucun ouvrage universitaire ne saurait totalement restituer.

À une époque où les productions musicales cherchent souvent à se distinguer par l’innovation, la virtuosité ou l’expérimentation stylistique, cet album se singularise par quelque chose de plus rare encore: l’expérience vécue. Il est difficile de mesurer pleinement la valeur de ces paroles livrées par des musiciens qui ont connu de près l’ère du swing, la révolution bebop et l’âge d’or du jazz moderne. Il ne s’agit pas ici de figures historiques observées à travers des archives. Ce sont des acteurs de premier plan de cette histoire qui continuent de jouer, de se souvenir et de transmettre.

Dans le livret qui accompagne l’album, Charles Chen rapporte une anecdote saisissante concernant Bill Crow. Adolescent, celui-ci se serait endormi au volant en rentrant chez lui tard dans la nuit. Sa voiture quitta la route et bascula dans le vide. Crow se réveilla alors que le véhicule était encore en suspension dans les airs. Par un incroyable concours de circonstances, l’automobile atterrit dans un buisson de mûres qui amortit sa chute. Quelques minutes plus tard, il reprenait la route. Une histoire qui ressemble davantage à l’ouverture d’un film hollywoodien consacré au jazz qu’à un simple souvenir de jeunesse.

Arrivé à New York comme tromboniste à pistons, Crow choisira finalement la contrebasse. Au fil des décennies, il jouera notamment aux côtés de Stan Getz, Marian McPartland, Gerry Mulligan et Claude Thornhill. Il deviendra également l’un des grands mémorialistes du jazz grâce à des ouvrages tels que Jazz Anecdotes ou From Birdland to Broadway. À 98 ans, il continue de se produire sur scène. Son existence à elle seule pourrait nourrir plusieurs documentaires, et cet album offre une occasion rare d’entendre cette histoire racontée par son principal protagoniste.

Le parcours de Steve Little est tout aussi remarquable, bien que différent. Il collabore avec Duke Ellington durant les dernières années du chef d’orchestre, notamment sur l’album devenu emblématique …And His Mother Called Him Bill, paru en 1967. Par la suite, il délaisse les tournées pour construire une solide carrière dans les studios d’enregistrement, les orchestres et l’industrie télévisuelle new-yorkaise. Son parcours le conduit notamment à l’Orchestre du Metropolitan Opera ainsi qu’aux productions de Sesame Street, auxquelles il contribue durant plusieurs décennies.

Little et Crow se connaissent depuis 1955 et continuent aujourd’hui encore de jouer régulièrement ensemble au Smalls Jazz Club de New York. Cette complicité de longue date irrigue l’ensemble du projet. À leurs côtés, Félix Lemerle apporte une touche générationnelle différente. Né à Paris et désormais installé à New York, formé au Conservatoire à rayonnement régional de Paris, au Queens College et à la Juilliard School, il se situe au croisement des traditions jazzistiques européennes et américaines.

Charles Chen mérite d’être salué pour avoir mesuré l’importance historique de ces musiciens et pour leur avoir offert un espace de parole libre. Plutôt que de guider les entretiens vers des conclusions préétablies, il laisse les artistes raconter leur histoire selon leur propre rythme. Il en résulte un document d’une grande valeur qui éclaire l’évolution de la musique du XXe siècle à travers le regard de ceux qui l’ont vécue.

Jusqu’à la vingt-troisième piste, Steve Little occupe l’essentiel de l’espace narratif. À partir de la vingt-quatrième, Bill Crow prend le relais et évoque notamment Bud Powell, Miles Davis ou encore Charlie Parker. L’effet produit est saisissant. Il ne s’agit ni de récits rapportés ni d’analyses académiques soigneusement polies. Ce sont des témoignages directs, livrés par des musiciens qui se trouvaient au cœur même des événements qu’ils racontent.

Ce qui rend ces entretiens particulièrement précieux est précisément leur absence de nostalgie artificielle. Les deux hommes parlent avec la lucidité et la profondeur que seules des décennies d’expérience peuvent offrir. Leurs souvenirs révèlent des détails souvent absents des biographies officielles et des études universitaires. Pour les jeunes auditeurs, ils constituent un pont entre le jazz contemporain et ses générations fondatrices. Pour les historiens, ils représentent une source documentaire d’une valeur inestimable à mesure que disparaissent les témoins directs de cette époque.

L’album débute par neuf interprétations musicales avant de laisser davantage de place aux entretiens. La partie instrumentale s’ouvre sur «Laverne Walk» d’Oscar Pettiford. «You Turned the Tables on Me» emprunte au langage pianistique des années 1930 et 1940 tandis que «Dream Dancing» de Cole Porter, premier extrait de l’album, se déploie avec une élégance retenue. «Squatty Roo» esquisse un clin d’œil au style stride avant de s’installer dans le swing, tandis que Félix Lemerle livre une lecture inspirée de «On the Alamo».

«You Send Me» renvoie aux années passées par Steve Little au sein de l’élite des musiciens de studio new-yorkais, notamment auprès de Sam Cooke. Suit un medley consacré à Duke Ellington réunissant «Prelude to a Kiss», «I Got It Bad (and That Ain’t Good)» et «Sophisticated Lady», permettant à chacun des musiciens de s’exprimer pleinement. «Yours Is My Heart Alone» débute comme une valse avant de gagner progressivement en vitesse, tandis que «Poor Butterfly» clôt cette partie instrumentale par une discrète référence à Madame Butterfly.

Ces interprétations possèdent une force émotionnelle qui dépasse largement la seule dimension musicale. Entendre des musiciens nonagénaires jouer avec une telle conviction ajoute une profondeur particulière à l’écoute. La musique n’est jamais présentée comme une pièce de musée ou comme une reconstitution historique. Elle demeure vivante, spontanée et profondément humaine. Chaque phrase rappelle que le jazz reste avant tout un art de la transmission.

Le choix d’associer Little et Crow apparaît particulièrement pertinent. Tous deux appartiennent à la même génération mais incarnent deux trajectoires complémentaires. Crow est profondément lié à l’univers des clubs et des petites formations. Little représente davantage le monde des grands orchestres, des studios et de la télévision. Ensemble, ils offrent un panorama exceptionnel de plusieurs décennies de musique américaine.

Parmi les nombreuses anecdotes rapportées par Charles Chen, l’une résume peut-être à elle seule l’esprit de ce projet. À propos de Bill Crow, il écrit: «Une fois la séance terminée, il a rangé sa contrebasse puis pris la route pour rejoindre un autre concert dans le Connecticut, à deux heures de là. À 98 ans, il conduit encore.» Cette image simple dit tout de la passion, de la résilience et de l’engagement qui traversent cet enregistrement.

Plus qu’un album, cette réalisation constitue à la fois une archive, une conversation et une célébration. Elle agit comme un réservoir vivant de souvenirs, d’histoires et de valeurs artistiques qui pourraient autrement disparaître avec le temps. Son importance dépasse ainsi largement le cadre de la discographie jazzistique. Les historiens de demain pourraient bien considérer ces entretiens comme des sources irremplaçables pour comprendre une époque désormais lointaine.

Les amateurs de jazz y trouveront des performances inspirées et des récits passionnants. Les étudiants y découvriront des leçons précieuses sur la musique, le métier et l’histoire. Rares sont les enregistrements capables de divertir, d’instruire et de préserver la mémoire culturelle avec une telle efficacité.

Charles Chen signe ici un document essentiel, qui rend hommage non seulement à deux musiciens exceptionnels mais aussi à tout un pan de l’histoire du jazz. À l’heure où disparaissent progressivement les derniers témoins directs de ses grandes époques fondatrices, ce type de projet devient bien davantage qu’un simple disque. Il constitue un véritable acte de transmission.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, June 18th, 2026

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To buy this album

Charles Chen’s website

Bill Crow’s website

Steve Little Fcebook page

Felix Lemerle’s website

Musicians:
Charles Chen – Piano
Félix Lemerle – Guitar
Bill Crow – Bass
Steve Little – Drums

Executive Producer: Charles Chen & Cory Weeds
Produced by Charles Chen
Recorded at Bunker Studio on 08/11/2025
Engineered by Edwin Kenzo Huet and Alex Conroy
Mixed by Edwin Kenzo Huet
Mastered by: Steve Fallone, Sterling Sound
Production Manager: Dominic Duchamp
Cover Art by Casandra Lee
Other photos by Mike Lisching
Design and layout by Tilda Hedwig

Track Listing :
1. Laverne Walk
2. You Turned The Tables On Me
3. Dream Dancing
4. Squatty Roo
5. On The Alamo
6. You Send Me
7. Ellington Medley: Prelude to a Kiss
8. Ellington Medley: I Got It Bad (and That Ain’t Good)
9. Ellington Medley: Sophisticated Lady
10. Yours Is My Heart Alone
11. Poor Butterfly
12. Steve Little: Introduction
13. Steve Little: Orchestra Years
14. Steve Little: Jazz Background
15. Steve Little: Commercial Work
16. Steve Little: Why I Quit Traveling
17. Steve Little: Duke Ellington
18. Steve Little: Duke’s Drum Charts
19. Steve Little: Charlie Barrett
20. Steve Little: Love-Hate Relationship With Jazz
21. Steve Little: Memorable Commercial Work
22. Steve Little: Copacabana
23. Steve Little: Ryo Sasaki and Bill Crow
24. Bill Crow: Origins
25. Bill Crow: Stan Getz, Claude Thornhill
26. Bill Crow: Marian McPartland
27. Bill Crow: Gerry Mulligan, Zoot Sims
28. Bill Crow: Fred Zimmerman
29. Bill Crow: Gerry Mulligan Playing Backgrounds
30. Bill Crow: Teddy Wilson
31. Bill Crow: Art Tatum, Bud Powell
32. Bill Crow: Influences
33. Bill Crow: Norman Granz, Picasso
34. Bill Crow: Paul Chambers, Curtis Fuller, Miles Davis
35. Bill Crow: Jo Jones, Walter Page
36. Bill Crow: Charlie Parker

Limited Edition 12″, 180g Vinyl:

Side A

  1. Laverne Walk (5:45)
  2. You Turned The Tables On Me (5:14)
  3. Dream Dancing (4:37)
  4. Squatty Roo (3:00)
  5. Steve Little: Introduction (0:12)
  6. Steve Little: Orchestra Years (1:09)
  7. Steve Little: Love-Hate Relationship With Jazz (0:53)
  8. Steve Little: Memorable Commercial Work (0:42)
  9. Steve Little: Ryo Sasaki and Bill Crow (1:14)

Side B

  1. On the Alamo (5:45)
  2. You Send Me (4:18)
  3. Yours is My Heart Alone (4:19)
  4. Poor Butterfly (5:23)
  5. Bill Crow: Origins (3:42)