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Résumé: Avec Straight08, trois complices de longue date mêlent jazz post bop, rythmiques inspirées de la célèbre boîte à rythmes 808, improvisation collective et influences numériques contemporaines pour signer l’un des albums de jazz les plus singuliers et prospectifs de l’année.
Straight08, l’audacieuse rencontre entre la tradition du jazz et l’innovation de la 808
Ces trois mousquetaires du jazz se connaissent depuis leurs années universitaires. À eux trois, ils cumulent plus de 400 enregistrements et collaborations, parmi lesquels figurent les contributions marquantes de Taylor Eigsti Barsh, à la fois comme interprète et compositeur, sur des albums devenus emblématiques tels que To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar, Malibu d’Anderson .Paak ou encore Donda de Kanye West. Dès lors, leurs retrouvailles sur Straight08 apparaissent moins comme la naissance d’un nouveau projet que comme l’aboutissement naturel d’un dialogue artistique nourri pendant plusieurs décennies.
En associant le langage du jazz traditionnel à la pulsation immédiatement reconnaissable de la mythique boîte à rythmes 808 et en faisant de l’improvisation collective le cœur même de leur démarche, les trois musiciens construisent un pont saisissant entre l’héritage du jazz et ses possibles futurs.
Ce qui en résulte est une musique profondément personnelle, urbaine, complexe et volontairement imprévisible. Certains amateurs de jazz orthodoxe pourraient se montrer déconcertés par les détours les plus aventureux de l’album. Pourtant, aborder Straight08 avec les seuls outils de la tradition reviendrait à passer à côté de ce qui fait sa singularité. À l’écoute, on pense parfois à une formation post bop qui s’aventurerait sur les terres autrefois explorées par Goblin, le groupe italien de rock progressif dont les bandes originales inquiétantes et inventives ont largement contribué à façonner l’univers cinématographique de Dario Argento dans les années 1970.
Il ne s’agit pas d’un disque qui récompense une écoute distraite. Straight08 exige au contraire un abandon volontaire. L’auditeur est invité à laisser de côté ses repères habituels et à résister à la tentation de classer chaque influence dès qu’elle surgit. Ce n’est qu’à cette condition que l’univers imaginé par le trio se révèle pleinement. Une fois le besoin de cartographier ce territoire dissipé, il devient possible de simplement l’habiter.
L’histoire de Straight08 remonte à l’époque où Barsh et le batteur Mark Guiliana étaient étudiants à l’université William Paterson. Avec le guitariste Dan Hindman, ils formaient alors un groupe baptisé The Corrugation, centré sur le groove, l’exploration rythmique et l’improvisation ouverte. Peu après leurs études, le trompettiste Keyon Harrold les rejoint lors d’un concert dans le New Jersey en tant qu’invité. Si chacun poursuit ensuite sa propre trajectoire, leurs chemins professionnels ne cessent de se croiser. Barsh raconte que Harrold revenait régulièrement sur l’idée de faire renaître The Corrugation, un projet longtemps resté à l’état de désir avant de trouver aujourd’hui sa concrétisation.
L’une des caractéristiques les plus frappantes de l’album réside dans son refus permanent de laisser l’auditeur s’installer dans le confort. La section rythmique semble souvent suivre sa propre trajectoire tandis que la mélodie évolue librement au-dessus d’elle. Cette approche atteint une forme d’évidence dans The Earl of Essex County. Au moment même où l’on croit avoir trouvé un point d’ancrage, le paysage sonore se transforme. Les équilibres se déplacent, les perspectives changent et les certitudes construites dans les premières mesures deviennent soudain obsolètes. Une pulsation héritée du hip hop surgit alors et entraîne la musique vers des territoires évoquant parfois l’atmosphère d’une bande sonore de jeu vidéo. Certitudes et incertitudes coexistent dans un mouvement perpétuel où les idées musicales avancent puis se retirent sans jamais cesser de se renouveler.
À bien des égards, Straight08 apparaît comme une œuvre profondément ancrée dans le XXIe siècle. Il est difficile d’imaginer un tel projet voir le jour dans le contexte culturel du siècle précédent. L’essor de la culture vidéoludique, des esthétiques numériques et des habitudes d’écoute affranchies des frontières de genre a profondément marqué la création contemporaine. Cette transformation culturelle irrigue l’ensemble du disque. Plutôt que de rejeter ces influences, le trio les intègre naturellement à son vocabulaire artistique.
À titre personnel, c’est avec The Corrugation que l’album atteint son point culminant. Tous les fils culturels qui traversent le disque y trouvent leur expression la plus aboutie. Jazz, textures électroniques, improvisation fondée sur le groove, atmosphères cinématographiques et sensibilité numérique convergent ici dans une proposition remarquablement cohérente. Le morceau sonne moins comme l’aboutissement d’un parcours que comme l’esquisse de ce que pourrait être la suite de cette aventure musicale.
Straight08 mérite d’être découvert sans attendre, ne serait-ce que pour son originalité. Mais il constitue également une œuvre en devenir, au sens le plus noble du terme. Par moments, l’album prend les allures d’un assemblage foisonnant d’idées, reflet possible d’un usage abondant des technologies contemporaines dont toutes les potentialités n’ont pas encore trouvé leur synthèse définitive. Pourtant, inventer un langage musical véritablement nouveau en dehors des traditions établies est une entreprise rare et particulièrement exigeante. Elle suppose des expérimentations, une prise de risque permanente et, surtout, du temps.
Si Straight08 laisse parfois apparaître les coutures de sa construction, c’est précisément parce que ses auteurs tentent ce que peu de musiciens de jazz contemporains osent encore entreprendre : non pas perfectionner un langage existant, mais en inventer un nouveau. Cette ambition suffit à faire de l’album l’une des propositions les plus intrigantes, audacieuses et tournées vers l’avenir de la scène jazz actuelle.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 17th, 2026
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Website – Sam Barsh
Website – Mark Guiliana
Website – Keyon Harrold
Musicians :
Sam Barsh, keyboards
Keyon Harrold, trumpeter
Mark Guiliana, drums
Track Listing:
Todd 4
Little Sunflower
The Earl Of Essex County
East Flatbush Pimp Walk
Fergumette Park
Green Chimneys
Todd 5
Straight08
Keys To The Suburb
The Corrugation
Green Chimneys (Reprise)