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Résumé: Malgré une pochette particulièrement peu engageante, Border Crossings s’impose comme l’œuvre la plus aboutie d’Early Times à ce jour. Entouré d’un quartet d’exception composé de Steve Gadd, Zaccai Curtis, Luques Curtis et Craig Handy, le guitariste signe un album de jazz chaleureux, mélodique et profondément habité. Un disque qui se dévoile peu à peu et dont on imagine aisément qu’il prendra une dimension encore plus forte sur scène.
Early Times, “Border Crossings“: le jazz comme invitation au voyage intérieur
Pendant deux jours, cet album est resté posé à côté de ma console de mixage. Deux jours durant lesquels j’ai trouvé toutes les excuses possibles pour ne pas l’écouter.
La raison est presque embarrassante. Sa pochette est d’une rare banalité. Elle évoque ces couvertures de disques rock génériques qui encombraient les rayons des magasins européens dans les années 1980, ces visuels souvent associés à des œuvres bien moins passionnantes que leurs auteurs ne le pensaient. Juger un album à son apparence est une erreur classique, mais, en l’occurrence, la tentation était difficile à repousser.
Heureusement, les noms figurant au verso inspiraient une tout autre confiance. Steve Gadd, Zaccai Curtis, Luques Curtis et Craig Handy comptent parmi les musiciens les plus respectés du jazz contemporain. Leur présence laissait présager qu’il se cachait derrière cet emballage maladroit une proposition autrement plus substantielle.
L’intuition se confirme dès les premières mesures.
Avec Border Crossings, le guitariste Early Times livre sans doute son disque le plus accompli. Les derniers doutes s’évanouissent dès l’ouverture de « Roadside Quickie ». La batterie de Steve Gadd installe le rythme avec une autorité discrète. Le saxophone de Craig Handy s’insère naturellement dans la texture sonore tandis que la contrebasse de Luques Curtis diffuse une chaleur enveloppante. Puis la guitare d’Early Times apparaît avec une élégance remarquable.
Au premier abord, tout semble familier, presque trop confortable. Mais peu à peu, la basse gagne du terrain, le groove se déplace subtilement et le saxophone surgit pour rompre l’hypnose. En quelques instants, l’auditeur se retrouve totalement happé.
C’est là que réside l’une des grandes qualités de l’album. Early Times possède ce talent rare de rendre sa musique immédiatement accessible sans jamais la rendre prévisible. Ses compositions témoignent d’un profond respect pour la mélodie, tout en conservant une réelle ouverture à l’exploration. La structure demeure toujours présente, mais elle sert de point de départ à une quête permanente de nouvelles nuances émotionnelles.
Le titre Border Crossings invite naturellement à de multiples interprétations. Il évoque les passages entre les territoires, les cultures, les idées ou encore les expériences de vie. Que l’expression soit pensée comme une réflexion politique, philosophique ou simplement personnelle importe finalement assez peu. Ce qui compte, c’est l’atmosphère qu’elle installe. Dès le deuxième morceau, l’album adopte un ton méditatif qui invite davantage à la réflexion qu’à la démonstration.
Cette dimension apparaît avec une particulière évidence sur «Succubus». Luques Curtis ouvre le morceau par une intervention de basse qui modifie subtilement le paysage émotionnel du disque. C’est également à cet instant que le rôle de Zaccai Curtis devient impossible à ignorer. Sans jamais chercher à dominer l’ensemble, le pianiste déploie une palette de couleurs et de textures en constante évolution. Son jeu, raffiné sans être démonstratif, enrichit chaque composition d’une profondeur harmonique remarquable.
Les frères Curtis constituent d’ailleurs l’un des piliers de l’album. Lauréat du Grammy Award 2025 du meilleur album de latin jazz pour Cubop Lives, Zaccai apporte une intelligence musicale exceptionnelle au projet. Luques, dont la carrière l’a conduit à collaborer avec Eddie Palmieri, Gary Burton ou encore Orrin Evans, ancre l’ensemble grâce à une sonorité de basse à la fois puissante et lyrique. Leur dialogue permanent assure la cohérence de ces compositions aux influences multiples.
«It’s Been So Nice» place Early Times au centre du récit. Son approche de la guitare séduit précisément parce qu’elle refuse les excès auxquels le jazz moderne a parfois recours. Plutôt que de multiplier les démonstrations techniques, il privilégie la mélodie, le phrasé et l’atmosphère. Chaque note semble pesée, pensée, choisie avec soin. Il en résulte une musique profondément expressive qui touche davantage par sa sincérité que par sa virtuosité.
Plus loin, «Scarlet Dancer» entraîne le groupe vers des horizons latins. L’énergie rythmique s’intensifie, la complicité entre les musiciens devient éclatante et le morceau s’achève sur une prestation exaltante de Steve Gadd. Après plusieurs décennies d’une carrière légendaire couronnée de récompenses et d’honneurs, le batteur continue de démontrer ce qui fait sa singularité: l’art de rendre la complexité parfaitement naturelle.
Craig Handy mérite lui aussi une mention particulière. Habitué des scènes aux côtés d’Herbie Hancock et collaborateur de musiciens aussi divers que John Scofield ou George Cables, le saxophoniste apporte à chaque intervention une autorité tranquille et une imagination constante. Son instrument agit souvent comme une voix narrative, guidant l’auditeur à travers les différents paysages du disque tout en préservant son unité.
La qualité de la production mérite également d’être soulignée. Écouté sur un système haute fidélité, l’album révèle un travail d’enregistrement particulièrement soigné. Chaque instrument dispose de son espace propre sans jamais compromettre la cohésion de l’ensemble. La basse conserve toute sa richesse harmonique, le piano sa chaleur naturelle, la batterie une impressionnante profondeur et la guitare trouve sa place sans écraser les autres textures. L’impression qui s’en dégage est celle d’une présence réelle, comme si l’on partageait la même pièce que les musiciens.
Ce qui impressionne surtout est la manière dont l’album circule librement entre différentes humeurs et influences. Entre des mains moins habiles, une telle diversité aurait pu produire un assemblage disparate. Ici, elle paraît au contraire parfaitement organique. Border Crossings se déploie comme un carnet de voyage musical. Les lieux changent, les conversations aussi, les émotions évoluent, mais la voix qui les raconte demeure toujours identifiable.
Au fond, cet album ne cherche pas à réinventer le jazz. Son ambition est plus durable. Il veut raconter, transmettre et créer de véritables moments de connexion humaine. À une époque où la virtuosité technique tend parfois à prendre le pas sur l’émotion, ce choix apparaît particulièrement salutaire.
Border Crossings est un disque qui exige du temps. Ses richesses ne se livrent pas immédiatement. Elles émergent progressivement, au fil des écoutes et de l’attention qu’on lui accorde. Il accompagne aussi bien un après-midi d’été qu’une longue route ou une soirée silencieuse passée devant de bonnes enceintes.
On soupçonne pourtant que ces compositions trouveront leur expression la plus complète sur scène, là où le dialogue entre ces musiciens d’exception pourra se déployer sans contrainte.
Parfois, les voyages les plus mémorables commencent avec l’album que l’on était presque prêt à ne jamais écouter.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 11th, 2026
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Musicians :
Early Times | Guitar
Steve Gadd | Drums
Luques Curtis | Double Bass
Zaccai Curtis | Piano
Craig Handy | Saxophone and Flute
Track Listing :
Roadside Quickie
Succubus
It’s Been So Nice
Scarlet Dancer
On The Corner
Chicago Sundown