| Jazz |
Résumé: Avec The Drum Also Sings, le batteur et compositeur chicagoan Gustavo Cortiñas fait de la percussion un véritable vecteur de récit, de spiritualité et de résilience collective. Portée par une distribution internationale de chanteuses et de percussionnistes, cette œuvre ambitieuse s’impose comme l’une des propositions musicales les plus marquantes et stimulantes de l’année 2026.
The Drum Also Sings de Gustavo Cortiñas : un voyage puissant entre rythme, mémoire et guérison
Tous les grands albums ne se révèlent pas d’emblée. Certains exigent du temps, de l’attention et l’acceptation de se laisser guider vers des territoires inconnus. Dès les premières secondes de The Drum Also Sings, l’auditeur comprend qu’il ne s’agit pas simplement d’un disque. L’impression est celle d’une cérémonie qui s’ouvre. Les tambours émergent du silence, les voix apparaissent comme des échos lointains, et peu à peu s’installe un espace où le rythme devient langage et où la percussion raconte une histoire.
Le nouveau projet de Gustavo Cortiñas appartient à cette catégorie rare d’œuvres qui demandent un engagement total. Ce n’est sans doute pas l’album le plus immédiatement accessible de l’année, mais il figure incontestablement parmi les plus riches et les plus passionnants sur les plans artistique et culturel.
Installé à Chicago, le batteur et compositeur s’est entouré d’un collectif remarquable. Aux côtés des percussionnistes Dave King et Isaiah Spencer, il réunit les chanteuses Angelina Suyul, La Paula Herrera, Maryta de Humahuaca et Angel Bat Dawid. Ensemble, ils donnent littéralement une voix au tambour, faisant de la percussion non plus un simple accompagnement mais le narrateur central d’un récit à la fois intime et collectif.
Le parti pris est assumé. Les auditeurs peu familiers des œuvres centrées sur les percussions pourraient se sentir déroutés. Mais ceux qui acceptent de se laisser porter par ce langage rythmique découvriront une proposition singulière. Conçu dans une période marquée par les épreuves personnelles autant que par les incertitudes collectives, The Drum Also Sings utilise le tambour comme un moyen d’expression autant que comme un outil d’introspection. L’album accueille simultanément le deuil et la joie, comme si toute renaissance naissait précisément de leur coexistence.
La force du projet réside également dans sa dimension communautaire. Cortiñas puise son inspiration dans la spiritualité, la mémoire ancestrale et les liens humains. Plutôt que de se présenter comme une voix solitaire, il affirme que la résilience ne peut émerger que du collectif. Cette conviction irrigue l’ensemble de l’œuvre.
Les trois batteurs construisent une architecture sonore impressionnante, faite de pulsations hypnotiques, de déferlements cérémoniels et de délicats murmures percussifs. Les quatre chanteuses, venues de différents horizons du continent américain, apportent chants, paroles, improvisations et prières. Ensemble, elles tissent un dialogue qui semble à la fois ancestral et profondément contemporain.
«Ce projet est né d’un dialogue intérieur cultivé dans des moments qui pouvaient parfois sembler désespérés, en utilisant le tambour comme instrument d’expression mais aussi comme outil d’introspection», explique Gustavo Cortiñas. «Cette musique a été pensée pour guérir.»
À l’écoute, l’album évoque souvent une traversée de paysages mystiques. Les compositions se déploient comme autant de voyages sonores dans des espaces suspendus entre rêve et réalité. On y perçoit des réminiscences de rituels, de spiritualités et de traditions chamaniques. La musique invite l’auditeur dans un monde situé quelque part entre deux dimensions, ni totalement tangible ni complètement imaginaire.
L’une des grandes réussites du disque tient à sa qualité narrative. Chaque pièce progresse avec la patience et la densité d’un récit, révélant progressivement de nouvelles strates de sens. Lorsque les voix surgissent, elles s’imposent avec une présence remarquable. Bien que je ne parle pas espagnol, je me suis retrouvé entièrement happé par l’intention et la force expressive des interprétations. Leur puissance poétique ne laisse aucun doute. Si les tambours chantent tout au long de l’album, les voix viennent en amplifier la portée émotionnelle et enrichir encore une œuvre déjà foisonnante.
Cette ambition artistique n’étonnera pas ceux qui suivent le parcours de Gustavo Cortiñas. Depuis plusieurs années, le musicien utilise son art pour interroger des questions qui dépassent largement le cadre musical. En 2021, Desafio Candente explorait les notions d’héritage, de folklore et de colonialisme grâce à la participation de plus de trente artistes issus de onze pays. Avec Kind Regards en 2022, il s’intéressait à l’expérience migratoire de part et d’autre de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Plus récemment, The Crisis Knows No Borders (2025) abordait les enjeux du changement climatique et de l’interdépendance mondiale. L’album figurera parmi les meilleurs de l’année selon DownBeat et contribuera à faire de Cortiñas l’un des artistes les plus remarqués de Chicago.
Si Gustavo Cortiñas suscite une telle admiration, c’est aussi parce que sa conception de l’art dépasse largement la seule virtuosité technique. Son travail est guidé par une curiosité intellectuelle constante, une sincérité musicale évidente et un humanisme profond. Ces qualités nourrissent chacune de ses créations et leur donnent une résonance particulière.
À mesure que The Drum Also Sings approche de son terme, une évidence s’impose. Cortiñas ne livre pas simplement une suite de compositions. Il raconte une histoire. Il dévoile une part de son univers intérieur, de sa conscience et de son lien avec la mémoire des générations passées comme avec les blessures du présent. L’album construit un pont entre les héritages reçus et les défis contemporains.
La surprise, pour ma part, est venue d’ailleurs. Je n’aurais jamais imaginé consacrer autant de temps à un disque aussi largement centré sur les percussions. Pourtant, je n’ai cessé d’y revenir. La richesse de la matière sonore, la beauté des voix et l’ampleur de la vision artistique exercent une véritable force d’attraction.
Lorsqu’une œuvre possède une réelle nécessité, les catégories finissent par perdre de leur importance. Les étiquettes deviennent secondaires. Jazz, musique contemporaine, musique du monde ou autre chose encore: peu importe finalement.
Ce qui compte, c’est que The Drum Also Sings s’affirme comme une déclaration artistique d’une rare profondeur. Pour tous ceux qui s’intéressent à la percussion, aux explorations sonores ou aux musiques contemporaines aventureuses, il s’agit sans conteste de l’une des parutions majeures de 2026.
À une époque où les fractures culturelles, les incertitudes et les replis identitaires occupent une place grandissante dans le débat public, Gustavo Cortiñas propose quelque chose de plus en plus rare: une œuvre qui privilégie le lien plutôt que la séparation, le dialogue plutôt que l’isolement, la mémoire partagée plutôt que la mise en scène de l’individu.
C’est peut-être là sa plus belle réussite.
Plus qu’un album de jazz, The Drum Also Sings est une œuvre d’art au sens le plus complet du terme.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 10th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Dave King – drum set (right)
Isaiah Spencer – drum set (left)
Gustavo Cortiñas – drum set (center)
Angelina Suyul – spoken word (tk 1)
La Paula Herrera – vocals (tk. 4)
Maryta de Humahuaca – vocals (tk7)
Anget Bat Dawid – vocals and clarinet (tk 10)
Track Listing:
Etinel Skotol T’ixt’unel (Featuring Angelina Suyul)
Mother Tongue
Dialogue With The Ancesters (I)
Tu Resiliencia Es Resistencia (Featuring La Paula Herrera)
Duraznito
Dialogue With The Ancestors (Ii)
Añay Pachamama (Featuring Maryta De Humahuaca)
Fellowship
Dialogue With The Ancestors (Iii)
Psalm 23 (Featuring Angel Bat Dawid)
STUDIOMEDIA RECORDING COMPANY
Recorded by / Grabado por Scott Steinman
Assisted by / Con Asistencia de Lauren MacDonald, Electrical Audio, Chicago, IL
Mixed and mastered by / Mezclado y masterizado por Scott Steinman, GardenView Sound Studio, Evanston, IL
All Lyrics and music written by Gustavo Cortiñas (ASCAP)
Except Etinel skotol t’ixt’unel written by Angelina Suyul, Psalm 23 written by King David, Añay Pachamama by María Farfán Caparros
2026 Gustavo Cortiñas, ALL RIGHTS RESERVED
Gustavo plays Bosphorus Cymbals and Canopus Drums