| Jazz |
Résumé: Réunissant Mark Turner, Joe Martin et Marcus Gilmore, Phoenix s’impose comme une remarquable réussite du jazz contemporain. Entre compositions sophistiquées, improvisations lyriques et dialogue instrumental d’une rare finesse, le trio explore les thèmes du renouveau, de la transformation et de la liberté créatrice avec une profondeur et une élégance remarquables.
Phoenix ou l’art de renaître: Mark Turner et ses partenaires réinventent le trio de jazz
L’orage s’est éloigné. La pluie a cessé. Dans l’air flotte encore cette odeur caractéristique d’herbe fraîchement mouillée qui s’élève après une averse d’été. Dans les enceintes du studio, les premières notes de Phoenix prennent vie. Une contrebasse. Un saxophone ténor immédiatement reconnaissable. Celui de Mark Turner.
Turner appartient à cette catégorie rare de musiciens que l’on admire autant pour leur talent artistique que pour l’exigence intellectuelle qui nourrit chacune de leurs créations. Élégance, retenue, profondeur, curiosité: autant de qualités qui jalonnent sa carrière et qui s’imposent dès les premières mesures de cet enregistrement remarquable.
L’album s’ouvre sur «The Fencer» et, en quelques secondes à peine, l’attention est captée. C’est le genre d’œuvre qui procure la même sensation qu’une visite au musée. Il arrive qu’un tableau exige davantage qu’un simple regard. On s’assoit alors sur un banc, on observe, on revient sur les détails, et chaque minute révèle une nouvelle couche de sens. Phoenix appelle cette même disponibilité. Ici, tout repose sur la nuance. Chaque détail compte.
Au regard des musiciens réunis autour de Turner, cette réussite n’a rien de surprenant. Aux côtés du contrebassiste Joe Martin et du batteur Marcus Gilmore, le saxophoniste forme un trio capable de transformer la complexité en une évidence presque naturelle. La musique invite à la rêverie sans jamais renoncer à sa densité intellectuelle.
Le phénix est traditionnellement représenté entouré de flammes, renaissant des cendres de ce qui l’a précédé. Cette idée de renouvellement constitue une métaphore particulièrement juste du jazz lui-même: une musique profondément enracinée dans son héritage, mais sans cesse réinventée dans le présent.
Mark Turner a souvent expliqué l’origine du nom du groupe : « Le principe du trois-en-un est une relation récurrente dans la culture humaine comme dans le monde physique. On le retrouve dans les religions, le mysticisme, le cycle de la vie, la musique, l’art ou encore la science. Les douze mesures du blues, les douze sons, les couleurs primaires, le rythme, la mélodie et l’harmonie, Bouddha, Dharma et Sangha, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Vishnou, Brahma et Shiva. Comme le disait Schoolhouse Rock, trois est un nombre magique. Le phénix représente la renaissance, l’immortalité et la transformation. En somme, l’entité créatrice ultime. »
À mes yeux, le trio demeure la formation la plus exigeante du jazz. En apparence, la formule semble simple: trois musiciens, trois personnalités distinctes. Pourtant, parvenir à un véritable équilibre entre ces voix requiert une maîtrise exceptionnelle. Chacun doit modeler la musique selon sa propre sensibilité tout en restant profondément connecté à l’architecture collective de l’ensemble.
Au-delà de la virtuosité, une qualité s’avère essentielle: l’écoute.
Les grands trios reposent sur un niveau de communication qui paraît parfois relever de l’intuition pure. L’un propose une idée, le second la transforme, le troisième en modifie complètement la trajectoire. Soudain surgit quelque chose d’inattendu. Pour l’auditeur, cela ressemble à de la magie. En réalité, il s’agit du fruit d’années d’expérience, de confiance mutuelle et de maturité artistique. Être un excellent musicien ne suffit pas. Il faut habiter pleinement la musique.
«J’ai beaucoup joué dans des formations saxophone-contrebasse-batterie et j’ai toujours été attiré par cette formule», explique Joe Martin. «J’aime le contrepoint qui se développe entre la contrebasse et le saxophone ténor, ainsi que l’espace et les possibilités qu’offre le trio à chacun des musiciens.»
Martin signe quatre compositions sur l’album, dont deux dédiées à des membres de sa famille. Ces pièces encadrent une composition de Marcus Gilmore et une autre de Mark Turner. Certaines ont déjà été enregistrées ou interprétées auparavant par le groupe, offrant l’occasion, selon Martin, de revisiter un matériau familier et d’en explorer de nouvelles directions.
Cet esprit d’exploration irrigue l’ensemble du projet.
Si Turner en constitue le centre philosophique et Martin l’architecte structurel, Marcus Gilmore en est souvent le moteur. Son jeu de batterie est une véritable leçon de mouvement maîtrisé. Rarement satisfait d’assurer simplement le tempo, il crée sous la musique des courants subtils qui en modifient constamment la dynamique. Tantôt il murmure à travers les textures et les couleurs de cymbales, tantôt il introduit des idées rythmiques qui stimulent et défient ses partenaires. Son rôle dépasse largement celui d’un accompagnateur. Il agit comme un agent de transformation. Tout au long de l’album, Gilmore confirme pourquoi il est considéré comme l’un des batteurs les plus inventifs de sa génération.
Au-delà de l’impressionnante ouverture que constitue «The Fencer», plusieurs autres morceaux révèlent l’alchimie exceptionnelle du trio. Les compositions inspirées de la famille de Joe Martin dégagent une chaleur émotionnelle qui équilibre la rigueur intellectuelle souvent associée à l’écriture de Turner. Ailleurs, les improvisations collectives se déploient avec la patience d’une conversation entre vieux amis. Chacun laisse respirer les idées avant de les conduire vers des territoires inattendus. La beauté de Phoenix ne réside pas dans les démonstrations spectaculaires, mais dans ces instants de révélation discrète où une phrase, un déplacement rythmique ou une simple suggestion harmonique suffit à transformer le paysage émotionnel de la musique.
Cette capacité à se métamorphoser constitue sans doute la caractéristique essentielle de l’album. Les musiciens ne cherchent jamais à exhiber leur virtuosité pour elle-même. Chaque prouesse technique sert un dessein artistique plus vaste. La complexité devient un moyen d’expression et non une finalité.
Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’un projet comme Phoenix trouve sa place au sein de Giant Step Arts, une organisation dont la mission contraste heureusement avec les pressions commerciales qui façonnent de plus en plus l’industrie musicale. Son fondateur, Jimmy Katz, résume ainsi sa philosophie: «Giant Step Arts existe pour aider les musiciens à réaliser leurs ambitions artistiques. L’organisation ne vend pas de musique et les artistes conservent tous les droits sur leurs œuvres. Nous travaillons sans relâche pour réunir des fonds afin de soutenir un nombre toujours croissant de créateurs.»
Cette vision semble imprégner l’album lui-même. Le jazz a toujours eu ses figures emblématiques. Certains recherchent une reconnaissance commerciale plus large. D’autres empruntent une voie plus exigeante, consacrée presque exclusivement à l’exploration artistique. Turner, Martin et Gilmore appartiennent clairement à cette seconde tradition.
Rien ici ne paraît calculé. Rien ne semble compromis.
Composition, improvisation et interaction collective sont poussées vers leurs possibilités les plus élevées. Les musiciens ne poursuivent ni les modes ni les récompenses faciles. Ils cherchent quelque chose de plus rare : une forme de vérité artistique. Leurs performances visent l’élévation plutôt que la satisfaction immédiate, la découverte plutôt que la confirmation.
On pourrait consacrer des heures à analyser les accomplissements individuels de ces trois artistes exceptionnels. Étudier le langage harmonique de Turner, le sens de la construction de Martin ou l’imagination rythmique stupéfiante de Gilmore. Pourtant, la meilleure attitude consiste peut-être à se laisser simplement porter par l’expérience.
Car Phoenix appartient à cette catégorie d’albums qui n’ont guère besoin d’être défendus. Sa force s’impose presque instantanément. En moins de deux minutes, l’auditeur comprend qu’il se trouve face à quelque chose de singulier.
Plus largement, l’album paraît à un moment où le jazz contemporain continue de s’interroger sur son identité. Jamais le genre n’a été aussi divers, puisant dans les musiques électroniques, le hip-hop, les traditions du monde entier ou les formes expérimentales. Pourtant, des disques comme celui-ci rappellent que l’innovation ne suppose pas l’abandon du passé. Les avancées les plus profondes naissent souvent d’une compréhension intime de la tradition. Turner, Martin et Gilmore ne cherchent pas à réinventer le jazz à partir de rien. Ils montrent comment son langage peut continuer à évoluer tout en restant fidèle à ses racines.
C’est peut-être là la plus grande réussite de Phoenix. À l’image de l’oiseau mythique dont il porte le nom, l’album incarne le renouvellement sans effacement. Il s’élève à partir de l’histoire qui l’a précédé, la prolonge et la transforme en une œuvre résolument singulière.
L’orage est passé. Pourtant, longtemps après que les dernières notes se sont éteintes, l’atmosphère demeure chargée d’une énergie particulière.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 3rd, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
The Phoenix Trio:
Mark Turner-tenor saxophone
Joe Martin-bass
Marcus Gilmore-drums
Track Listing:
The Fencer
Lioness
1946
Harvest
Tomorrow is Today
Safe
Produced by Mark Turner, Joe Martin, Marcus Gilmore & Jimmy Katz for Giant Step Arts Non-Profit, ©2026
Special thank you to arts visionaries Rie Yamaguchi-Borden & Mitch Borden of Ornithology in Brooklyn, New York, for their incredible generosity.
All Compositions © by Joe Martin, Mark Turner & Marcus Gilmore Recorded by Jimmy Katz & James Kogan Live At Ornithology, Brooklyn New York, March 23rd & 24th 2025 Mixed and Mastered by Jimmy Katz with Dave Darlington
Photography & Design by Jimmy & Dena Katz