LAURA CHAVEZ – My Voice

RUF Records
Blues
LAURA CHAVEZ - My Voice

Les albums solo de guitaristes, vaste dilemme… En effet, soit ils s’essaient à leur tour au chant, en l’absence de leur(s) chanteur(s) attitrés, et le plus souvent, ça casse (de Keith Richards à Joe Perry, en passant hélas même par notre regretté Wilko Johnson, qui n’a ainsi jamais grincé des dents à l’audition d’un refrain ou d’un couplet péniblement croassé?)… Ou bien ils optent pour le 100% instrumental (façon Jeff Beck période jazz-rock fusion, ou le plus expérimental encore “Warm & Cool” du non moins regretté Tom Verlaine), mais leur cible marketing risque dès lors de se restreindre aux seuls shredders… Adulée de par le monde (en dépit d’une humilité confinant, hors scène, à la timidité maladive), Laura Chavez n’est en effet pas n’importe qui, comme en atteste déjà son CV plus que conséquent: de Deborah Coleman et Candye Kane à Chickenbone Slim et Mitch Ryder, en passant par Lara Price, Nikki Hill, Dani Wilde, Whitney Shay, Ina Forsman, Vanessa Collier, Monster Mike Welch et Mike Ledbetter, elle est considérée à juste titre comme l’une des most in demand guitar players of her time. Adoubée par des cadors tels que Sue Foley et Chris Cain et multi-nominée lors des éditions successives des Blues Music Awards (dans la catégorie “instrumentalist – guitar”), il fallait s’attendre à ce qu’un enthousiaste tel que Thomas Ruf lui proposât un jour d’enregistrer son propre album en tant que leader. Ce qui ne semblait pourtant pas évident à l’intéressée, ne serait-ce que pour les raisons ci-dessus évoquées. Bien qu’autant habitée que passionnée par son instrument, Laura ne s’est en effet jamais tant considérée que comme une side woman, dont la vocation consiste à valoriser de grand(e)s vocalistes sur scène ou en studio, plutôt que de chercher à capter la lumière sur elle-même. Aussi, le titre ambivalent de ce disque ne doit tromper personne: elle n’y chante pas une note, puisqu’à ses yeux (et ses oreilles surtout), sa voix, c’est justement celle de sa guitare. Entourée de certains des musiciens qu’elle côtoie depuis des lustres (l’excellent batteur Marty Dodson, qui officia à ses côtés auprès de Nikki Hull et Chickenbone Slim, ainsi que Léa Worms, claviériste de Mitch Ryder), de même que du bassiste Tomek Germann, du percussionniste Antonio Econom et de Denis Palatin (drummer de Neal Black) sur deux titres, elle livre donc une dizaine d’instrumentaux typiques de sa patte légendaire, dont le premier s’avère une relecture speedée du “Born On The Bayou” de John Fogerty (Creedence Clearwater Revival était l’un des groupes favoris de son père). La guitare y fait jeu égal avec l’orgue de Worms, et la section rythmique n’y effectue pas de quartier non plus. Léa passe au piano pour le funky “Mind Your Step”, dans l’esprit surf des premiers efforts de Freddie King, et c’est bien le pandémonium des six cordes via lequel Laura a mérité ses galons au fil du dernier quart de siècle, même si, comme les maîtres auxquels elle ne manque jamais de se référer, elle persiste à privilégier le beat et la mélodie au-delà de l’épate-gogo facile. Un pas de plus dans le rhythm n’ blues, “Shot-Zee” est un hommage patent à Booker T. & The MG’s (dont elle reprend plus loin le “Chinese Checkers”), et l’orgue de Léa s’y taille à nouveau une part conséquente. Le subtil “Wanderer” s’inscrit pour sa part dans la veine du SRV de “Tin Pan Alley” pour se conclure en un crescendo fiévreux, tandis que Laura empoigne une guitare acoustique pour introduire “El Cascabel”, adaptation d’un traditionnel mariachi mexicain, où le drumming alerte de Dodson s’augmente des percussions d’Econom. Elle en électrifie bien entendu les choruses, et avec son orgue omniprésent, on ne s’y trouve guère éloigné du Santana des débuts. Autre caractéristique culturelle de son fief de San Diego, “So Long Baby, Goodbye” est un des nombreux standards dont les regrettés Blasters gratifièrent la région, tandis que la cover du lascif “Chinese Checkers” (du regretté Steve Cropper) la voit y intervertir les parties initiales d’orgue et de guitare. Comme son titre l’indique, “Mamba Negra” s’avère un mambo paresseux, sur surf sound à l’atmosphère tarantinesque, qui bifurque à mi-course sur un shuffle irrésistible avant de rentrer paisiblement au bercail. Retour à Freddie King période Federal pour le foudroyant up-tempo shuffle “Napa Street”, concentrant en moins de 4’30 tout l’art d’une érudite majeure de son instrument, avant que celle-ci ne conclue sur son propre arrangement du traditionnel funèbre mexicain “La Llorona”, qu’elle transfigure en une pièce d’un lyrisme torride, entre Otis Rush, Peter Green et Stevie Ray Vaughan. Bref, un album de guitariste qui ne serait pour une fois pas destiné qu’aux guitaristes? Tell Laura I love her, car cette galette vous fera de l’usage!

Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co

PARIS-MOVE, June 3rd, 2026

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