Emmet Cohen – Universal Truth (FR review)

Mack Avenue Music Group – Street date : Available
Jazz
Emmet Cohen – Universal Truth (FR review)

Résumé: Emmet Cohen signe l’un des grands albums de jazz de 2026, mêlant l’héritage de Miles Davis et John Coltrane à une énergie contemporaine, une profonde intelligence émotionnelle et un sens rare de la réinvention.

Emmet Cohen réinvente la tradition du jazz avec vision, ferveur et profondeur spirituelle

Je me souviens encore de la première fois où j’ai vu le nom d’Emmet Cohen sur une pochette d’album. C’était sans doute entre la fin de l’année 2011 et le début de 2012. Je parcourais alors les nouvelles sorties jazz tard dans la nuit, ce moment suspendu que connaissent bien les passionnés, lorsque la curiosité ouvre parfois la porte à des découvertes inattendues. L’album s’intitulait In the Element. À première vue, rien ne laissait présager que ce jeune pianiste deviendrait un jour l’un des musiciens majeurs de sa génération. Pourtant, quelque chose intriguait déjà dans cette présentation, une forme d’assurance discrète qui laissait deviner une vision artistique plus profonde. Avec le recul, son parcours paraît presque inévitable.

Au fil des dernières années, Cohen a suivi une trajectoire qui rappelle par certains aspects le rôle qu’avait joué David Sanborn pour une génération précédente. Grâce à ses sessions YouTube largement suivies et à ses concerts diffusés en direct, réunissant chanteurs et instrumentistes venus d’horizons multiples, il a construit bien davantage qu’un public. Il a créé une véritable communauté. L’atmosphère qui entoure sa musique n’a rien de solennel ni d’intimidant. Elle respire au contraire la joie, la spontanéité et une forme de générosité communicative. Le respect de la tradition y est omniprésent, sans jamais céder au poids étouffant de la nostalgie. Son œuvre dialogue avec le passé tout en restant solidement ancrée dans le présent, dans un langage vivant, fluide et profondément humain.

Ce qui rend Emmet Cohen particulièrement fascinant tient aussi à la manière dont il a contribué à redéfinir le lien entre le jazz et les nouvelles générations d’auditeurs. À une époque où beaucoup découvrent désormais la musique d’abord à travers un écran plutôt que dans une salle de concert, il a compris instinctivement que l’accessibilité n’impliquait pas le compromis. Ses performances en ligne, filmées avec une proximité presque intime, donnent parfois l’impression d’être assis au milieu des musiciens. Elles ont permis à des milliers de jeunes auditeurs d’entrer dans l’univers du jazz sans que la sophistication de cette musique ne soit sacrifiée. Là où certaines institutions échouent encore, Cohen a réussi à rendre le jazz accueillant de nouveau. Non pas simplifié ou formaté, mais ouvert, chaleureux et vivant.

Cette approche a également fait de lui l’une des figures centrales du label Mack Avenue Music Group, auquel il est resté fidèlement attaché tout au long de son ascension. Sa remarquable série Masters Legacy Series, enregistrée aux côtés de géants comme Ron Carter, George Coleman, Jimmy Cobb, Benny Golson, Albert “Tootie” Heath ou Houston Person, l’a rapidement imposé comme bien davantage qu’un simple virtuose. Cohen est devenu un passeur entre les générations, un musicien capable de recueillir la sagesse des anciens tout en parlant naturellement à ceux qui découvrent aujourd’hui le jazz. Ce nouvel album confirme une évidence qui s’impose désormais avec force : Emmet Cohen n’est plus un artiste prometteur. Il est devenu incontournable.

Et puis il y a la distribution réunie pour cet enregistrement. À la contrebasse, nul autre que Ron Carter, monument vivant de l’histoire du jazz, dont la carrière traverse l’œuvre de Miles Davis et pratiquement toutes les grandes figures du jazz moderne. Ce qui impressionne toujours chez Carter n’est pas seulement sa longévité, mais l’enthousiasme intact qu’il manifeste envers les jeunes musiciens. Ici, son jeu demeure d’une élégance souveraine, porté par la même curiosité et cette autorité tranquille qui accompagnent ses enregistrements depuis des décennies.

À la trompette, Cohen fait appel à Jeremy Pelt, l’une des voix les plus marquantes de sa génération. Pelt possède depuis longtemps un son immédiatement identifiable, et c’est précisément ce qui permet à ce projet d’éviter le piège dans lequel tombent tant d’albums hommage. Lorsque Cohen revisite My Funny Valentine, il ne cherche jamais à polir un standard pour en tirer une émotion facile. Le morceau est repensé avec intelligence et retenue, transformé en une œuvre qui paraît étonnamment neuve. L’arrangement invite moins à se souvenir du morceau qu’à le redécouvrir.

Le calendrier du projet possède lui aussi une portée symbolique. L’année 2026 marque le centenaire de la naissance de Miles Davis et de John Coltrane, deux figures dont l’influence sur l’histoire du jazz demeure incommensurable. Pour Cohen, célébrer ces artistes relevait moins d’un exercice de style que d’une nécessité personnelle. Il savait pourtant que le monde du jazz serait saturé de projets commémoratifs, souvent prisonniers de gestes convenus et d’une révérence attendue. Lui voulait autre chose. Son propre parcours musical le plaçait dans une position singulière pour interroger ce qui rendait réellement Davis et Coltrane révolutionnaires.

Le contraste entre ces deux géants demeure l’une des grandes tensions fondatrices du jazz moderne. Miles Davis n’a cessé de réinventer la forme même du jazz, passant du bebop aux expérimentations modales, de la fusion électrique à une abstraction minimaliste. John Coltrane, lui, poursuivait une quête de transcendance presque mystique, cherchant dans l’harmonie et l’improvisation une vérité universelle. La réussite de Cohen réside précisément dans sa capacité à comprendre simultanément ces deux élans. Comme Davis, il croit à la réinvention permanente et à l’architecture sonore. Comme Coltrane, il envisage la musique comme une recherche émotionnelle et spirituelle plutôt que comme une simple performance.

Quand il parle de musique, Cohen le fait toujours avec une ouverture et un enthousiasme remarquable. Évoquant ses années d’étude consacrées à Coltrane, il revient souvent à une expression particulière: «Universal Truth».

«En continuant à étudier John Coltrane et à lire ses réflexions philosophiques, cette expression revenait sans cesse: “Universal Truth”. Quand Trane parlait de musique et de finalité, il cherchait toujours cette vérité universelle. Pour moi, elle représente une force supérieure, sa propre conception de Dieu, ou peut-être ce lien avec une source originelle qui relie tous les êtres vivants sur Terre.»

Cette dimension spirituelle traverse tout l’album. Il s’agit d’une musique animée par la passion, non seulement pour le jazz lui-même mais aussi pour toutes les possibilités enfouies dans son langage. Cohen sait transformer la tradition sans l’affaiblir, modeler des formes familières pour les conduire vers quelque chose d’élégant et profondément contemporain. L’influence de Miles Davis se fait sentir dans toute l’architecture du disque, dans le rythme des arrangements, dans l’attention portée aux silences, à l’espace et aux atmosphères. Pourtant, l’imitation n’est jamais le but recherché. Le choix de Jeremy Pelt à la trompette le confirme immédiatement. Sa personnalité musicale est bien trop affirmée pour se prêter à une reproduction sans âme, et Cohen est un artiste trop intelligent pour céder à la nostalgie gratuite.

À mesure que l’on avance dans l’écoute, une évidence s’impose peu à peu: cet album pourrait bien compter parmi les grands disques de jazz de l’année 2026. Emmet Cohen continue d’évoluer, et son public évolue avec lui. Peut-être que le secret est finalement plus simple que ne l’imaginent les critiques. Rester sincère. Travailler sans relâche. Ignorer les modes passagères. Construire sa propre route avec patience et conviction.

À un moment où la culture contemporaine semble obsédée par la vitesse, la nouveauté et la réinvention permanente, Emmet Cohen propose quelque chose de plus en plus rare: un artiste qui comprend que la véritable innovation commence par la connaissance profonde de ses origines, et par le courage de porter cette histoire vers l’avenir sans jamais s’y laisser enfermer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 29th, 2026

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Website

To buy this album

Musicians :
Emmet Cohen: Piano (All)
Joe Farnsworth: Drums (All)
Yasushi Nakamura: Bass (1, 5, 6, 7, 8)
Ron Carter: Bass (2, 3, 4)
Jeremy Pelt: Trumpet (2, 4, 5, 6, 7, 8)
George Coleman: Tenor Saxophone (3, 8)
Tivon Pennicott: Tenor Saxophone (5, 6, 7, 8)

Track Listing :

  1. Budo 4:10
  2. Well You Needn’t 5:32
  3. My Funny Valentine 6:09
  4. Gingerbread Boy 4:22
  5. I. Eternal Glimpse 5:28
  6. II. Compassion 5:31
  7. III. Universal Truth 6:22
  8. Blue Train 4:37

Producers: Emmet Cohen, Christian Wiggs
Associate Producer: Michael Ragan
Production Manager: Spencer Cole Porter
Recorded at Sear Sound in NY on October 5, 2025
Recording Engineer: Chris Allen
Assistant Engineer: Steven Sacco
Mixed and Mastered at Bass Hit Studios in NY
Mixing and Mastering Engineer: Dave Darlington
All songs arranged by Emmet Cohen

Budo
Miles Davis, Earl Bud Powell • Beechwood Music Corporation/ Sony Music Publishing (BMI)
Emmet Cohen: Piano
Yasushi Nakamura: Bass
Joe Farnsworth: Drums

Well You Needn’t
Thelonious Sphere Monk • Primary Wave 3 Songs/ Songs Of Universal, Inc. (BMI)
Emmet Cohen: Piano
Ron Carter: Bass
Joe Farnsworth: Drums
Jeremy Pelt: Trumpet

My Funny Valentine
Lorenz Hart, Richard Rodgers • Chappell-Co. Inc./ Warner/Chappell Music, Inc., Williamson Music Co./ Concord Music Group (ASCAP)
Emmet Cohen: Piano
Ron Carter: Bass
Joe Farnsworth: Drums
George Coleman: Tenor Saxophone

Gingerbread Boy
Jimmy Heath • M J Q Music, Inc./ Hal Leonard Music Corp. (BMI)
Emmet Cohen: Piano
Ron Carter: Bass
Joe Farnsworth: Drums
Jeremy Pelt: Trumpet

I. Eternal Glimpse
Emmet Cohen • Eco System (BMI)
Emmet Cohen: Piano
Yasushi Nakamura: Bass
Joe Farnsworth: Drums
Jeremy Pelt: Trumpet
Tivon Pennicott: Tenor Saxophone

II. Compassion
Emmet Cohen • Eco System (BMI)
Emmet Cohen: Piano
Yasushi Nakamura: Bass
Joe Farnsworth: Drums
Jeremy Pelt: Trumpet
Tivon Pennicott: Tenor Saxophone

III. Universal Truth
Emmet Cohen • Eco System (BMI)
Emmet Cohen: Piano
Yasushi Nakamura: Bass
Joe Farnsworth: Drums
Jeremy Pelt: Trumpet
Tivon Pennicott: Tenor Saxophone

Blue Train
John Coltrane • Jowcol Music/ Shukat Arrow Hafer Weber & Herbsman LLP (BMI)
Emmet Cohen: Piano
Yasushi Nakamura: Bass
Joe Farnsworth: Drums
Jeremy Pelt: Trumpet
Tivon Pennicott: Tenor Saxophone
George Coleman: Tenor Saxophone

Special thanks to Kelvin Grant, Alex Weitz, and Michael R. Ragan.
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