SONNY ROLLINS (1930-2026) – ITW du 10 avril 2016, New York, USA

SONNY ROLLINS (1930-2026) - ITW du 10 avril 2016, New York, USA

SONNY ROLLINS (1930-2026)

“Locked in”

Interview du 10 avril 2016, New York, USA

1h30 d’entretien pour 30 minutes négociées avec l’attachée de presse… Cette fenêtre temporelle grande ouverte va permettre de cerner avec acuité le Sonny Rollins de 2016. En incapacité de jouer depuis 4 ans, le cador du ténor octogénaire tourne comme un lion en cage et distille presque malgré lui ses archives sonores. Philosophe mû par quelques contradictions, il démystifie en 5 actes les épisodes les plus iconiques de sa carrière.

Interview du 10 avril 2016, New York, USA,
by Jean-Christophe Baugé (BLUES MAGAZINEJAZZ NEWSLEGACY (DE)MYROCKPARIS-MOVEROCK & FOLK)

Dès les prolégomènes orientés vers la «major» qui distribue ses disques, Sonny Rollins balise le terrain: le mal qui ronge ses poumons ne sera pas dévoilé. Tout au plus fait-il part de sa confiance dans les progrès de la médecine… entre deux respirations sifflantes. On imagine la tempête de sable sous le crâne du vieil homme qui fait mine de s’inscrire dans une perspective temporelle. Mais Sonny est encore capable de tracer avec force détails son odyssée du 20ème siècle, des années Prestige à Milestone. Et garde le rythme. Pas d’accélération subite ou de long moment d’introspection pour témoigner de son passage du cercle vicieux (la drogue) au triangle vertueux (la sobriété, le yoga, l’ouverture musicale). Des idées fausses sur la défonce… à la résilience communautaire: loin de tomber dans le pathos, Sonny s’applique encore à éveiller les consciences. Sa collaboration avec les Stones, pour laquelle les critiques le suspectaient de lâcher l’ombre pour la proie, i.e. le jazz pour le rock plus rémunérateur, il s’en amuse. Sans potacherie excessive, sans œillade trop complice, impeccable dans l’émotion contenue. On le sent déjà moins enthousiaste sur son featuring dans les Simpson qu’au moment de ses interviews données à brûle-pourpoint. Répondant de bonne grâce à nos stratégies de contournement, l’artiste se met enfin à nu. Le twist est inattendu. Premier silence à l’évocation de sa première femme… Pour mieux louer la seconde. Premier trémolo dans la voix à l’évocation de sa fille… Qu’un mélange d’orgueil et de détachement ferait presque passer pour un héritage moins noble que sa musique. La réflexion, foisonnante, est garantie sans tamis journalistique. Difficile dès lors pour Sonny, l’ascète pontifiant, d’attirer l’attention sur la beauté de l’ordinaire sans sombrer dans le moralisme nigaud. Le saxophoniste démiurge est-il déterminé à profiter au maximum d’une fenêtre de liberté qu’il sait éphémère? Ou, prisonnier de son propre corps, croit-il encore vivre une parenthèse maudite?

  1. ROLLINS CHEZ SONY

Sonny a commencé à enregistrer ses propres performances au début des années 2000. Convaincu par son entourage de publier 8 nouveaux extraits de concerts sur Road Shows Vol.4 (sorti le 8 avril 2016, chez Okeh/ Sony), l’éternel insatisfait s’est plus soucié de la qualité de son jeu que de celle de ses accompagnateurs.

Paris-Move: «Disco Monk» avait fait couler beaucoup d’encre à sa sortie en 1979. Aujourd’hui, oserais-tu un tel mélange entre le jazz et disons… le hip hop?

Sonny Rollins: Il faut pour cela respecter deux genres musicaux, être motivé par leur fusion, et se sentir à l’aise dans l’exercice. Sur «Disco Monk», je rends hommage à mon gourou Thelonious Monk, sur une musique qui était alors à son apogée. J’écoute suffisamment de styles différents pour pouvoir réitérer l’expérience d’une manière naturelle.

Paris-Move: «You’re Mine You» est extrait du fameux concert à Berklee (Boston, MA), maintenu 4 jours après les attentats du 11 septembre 2001. Dans quel état d’esprit t’y étais-tu rendu?

Sonny Rollins: J’habitais à 6 blocs d’immeubles du World Trade Center. J’ai vécu le drame en direct: les avions qui se sont crashé, la foule en détresse en contrebas. J’étais détruit, même physiquement… Je ne voulais pas honorer cette date, mais ma femme a insisté, et je lui en suis reconnaissant. Le public est venu en nombre, avec une formidable envie de vivre.

Paris-Move: Prépares-tu déjà le Road Shows Vol.5?

Sonny Rollins: Non. Je suis sensé sortir des albums studio, mais mes problèmes respiratoires m’en empêchent. Je ne peux plus du tout souffler dans un sax (NDLR: contrairement à ce que suggère la session photo de Yuki Tei pour notre confrère japonais The Sax, de février 2016). J’en ai fait une dépression, dont je suis sorti seulement récemment avec l’espoir d’une rémission.

  1. LABEL HISTOIRE

Comme beaucoup de ses contemporains, Sonny s’est montré rétif à l’aspect mercantile de son métier. A combien d’exemplaires s’est écoulé son best-seller The Bridge (1962, RCA)? Mystère. Nouveau capitaine d’industrie – comprendre: patron du micro label Doxy – il envisage l’unique mise en ligne de ses œuvres à venir. Nonobstant la gratuité de ces mêmes fichiers piratés dans la minute, et le fait que les jazz addicts préfèrent tenir un objet collectorisé à l’extrême entre les mains.

Paris-Move: Laquelle de tes photos de pochette préfères-tu? Celle de Way Out West (1957, Contemporary), de feu William Claxton?

Sonny Rollins: C’est effectivement la plus populaire. Je choisirais plutôt celle de Don’t Ask (1979, Fantasy), signée Phil Bray, le photographe de Fantasy Records. Mais je ne me voue pas un culte: j’ai autant de mal à me regarder qu’à m’écouter. Je n’ai pas plus de 4 portraits de moi accrochés au mur à la maison.

Paris-Move: Comment qualifierais-tu ta relation avec tes maisons de disques?

Sonny Rollins: La première était Prestige, tenue par Bob Weinstock et son père. C’est grâce à eux que Rudy Van Gelder s’est fait un nom. Je n’ai pas grand-chose à leur reprocher mais en comparaison, Alfred Lion, le patron de Blue Note, était un gars loyal, honnête et droit…

Paris-Move: …A tel point que tu pouvais vivre de ton art?

Sonny Rollins: Aujourd’hui, on cherche à régler ses factures, et éventuellement à se faire un nom. Mais à l’époque, on ne vivait que pour la musique. Monk ne pensait qu’à créer, sa nourriture n’était que spirituelle. Ces labels, qui avaient tous bonne réputation, ont permis à ma musique de toucher un maximum de gens, c’est le principal.

Paris-Move: Ne me dis pas que la réédition de Freedom Suite (1958, Riverside), vidée de sa substance politique sous le titre Shadow Waltz (1963, Jazzland), t’a laissé de marbre.

Sonny Rollins: Bien vu. Orrin Keepnews, le patron de Riverside, voulait que j’enregistre pour lui. J’avais ce titre de prêt, «The Freedom Suite», sur lequel j’abordais pour la première fois en musique un problème de société. Il ne s’est pas rendu compte du remous politique qu’il produirait.

Paris-Move: Pourquoi avoir monté ta propre structure, Doxy Records, pour la sortie de Sonny Please en 2005?

Sonny Rollins: Tous les artistes s’y sont mis quand les maisons de disques ont commencé à péricliter. Mon contrat avec Prestige/ Fantasy était arrivé à terme. J’avais le choix entre signer avec Concord, le repreneur de Fantasy en 2004, ou créer mon propre label. J’ai retenu la dernière option, sachant qu’in fine, les deux reviennent au même: je dois faire distribuer mon disque estampillé «Doxy» par Sony. Je pense m’affranchir de cette dernière contrainte en proposant mon prochain album en téléchargement ou en streaming. Les récentes avancées technologiques permettent de changer de business model.

  1. SAX & DRUGS & ROCK’N’ROLL

L’album Easy Living (1977, Milestone), joué aux sopranos – un Selmer droit et un Buescher courbé – est l’exception qui confirme la règle: Sonny Rollins est un colosse du ténor. Mais il n’a pas appris que le saxophone dans le milieu libertaire, puis interlope, des artistes noirs des années 40/50. Accro au «brown sugar» comme Bird, qu’il vénère, il ne doit son statut de survivant qu’à une cure de désintoxication à Lexington. Trois décennies plus tard, c’est le revolver sur la tempe qu’il accepte de collaborer avec deux héroïnomanes notoires: les glimmer twins Mick Jagger et Keith Richards.

Paris-Move: Le Selmer Mk VI, que tu jouais sur Tenor Madness et Saxophone Colossus (1956, Prestige), est-il toujours ton instrument de prédilection?

Sonny Rollins: Mon ténor actuel est un Mk VI des années 60, que j’ai acheté d’occasion dans les années 70. J’ai bien essayé un Référence 54, backstage, lors du Jazz in Marciac 2012, mais c’était peu avant ma retraite forcée. J’ai aussi joué sur un Buescher Aristocrat pour Alfie (1966, impulse!) et quelques autres disques sortis chez RCA. Niveau becs, j’ai débuté sur Otto Link avant de me tourner définitivement vers Berg Larsen.

Paris-Move: Après avoir appris le piano puis le sax alto au collège, qu’est-ce qui t’a fait basculer vers le ténor?

Sonny Rollins: Coleman Hawkins, avec «Body & Soul» en 1939. Mon jeu au piano est très rudimentaire, je m’y suis mis comme tout le monde, par obligation, en faisant fi du solfège. Mon frère jouait du violon, et ma sœur du piano. Ma mère a fini par me lâcher la bride et je me suis tourné vers le sax à 7 ans, grâce au blues urbain de Louis Jordan: j’écoutais ses disques chez la femme de mon oncle. Entretemps, Fats Waller avait fait naître ma vocation de musicien de jazz. A 9 ans, j’ai découvert la musique sophistiquée, technique, intellectuelle, de Coleman Hawkins. Je n’ai pas tardé à utiliser une hanche de ténor sur un bac d’alto pour retrouver ce gros son. Puis à 14 ans, ma mère m’a offert mon premier ténor: un King Zephyr, excellent exemple de ce que les USA produisaient de mieux avant la Seconde Guerre mondiale. Charlie Parker lui-même était passé sur un King Super 20 après avoir longtemps joué sur un Conn 6M. Sur notre album commun au ténor pour Miles Davis, Collector’s Items (1956, Prestige), Charlie Parker jouait sur un King Zephyr II, et moi sur un Selmer.

Paris-Move: En 1950, tu as été arrêté pour vol à main armé, puis incarcéré 10 mois à Rikers Island.

Sonny Rollins: C’est ce qui arrive quand on plonge dans la dope. Tout le monde y touchait, de Charlie Parker à Billie Holliday. Et comme on aspirait tous à jouer comme Charlie Parker… Mais lui ne voulait pas que ses jeunes protégés tombent dans le même piège. Il était accro au dernier degré et se savait condamné. Lors de nos sessions de 1953 pour Miles, je lui ai fait croire que j’avais décroché, mais quelqu’un a vendu la mèche: Charlie était dévasté. Hanté par l’expression de son visage, j’ai décidé d’arrêter les frais…

Paris-Move: …En 1955, année de son décès. Dans quelle mesure l’héroïne a-t-elle influencé ta musique?

Sonny Rollins: A aucun moment mon addiction n’a entamé l’amour que je porte à la musique. Jouait-on mieux en étant défoncés? Non, vraisemblablement. Mais ce qui est sûr, c’est que la drogue faisait partie intégrante de notre cercle de musiciens marginalisés. Mieux: elle cimentait notre communauté. On mourait à petit feu, et on se sentait paradoxalement plus forts pour affronter les préjugés et le racisme ambiants.

Paris-Move: Pourquoi n’es-tu pas crédité pour tes interventions sur 3 titres de l’album Tattoo You (1981) des Rolling Stones, dont l’ineffable single «Waiting On A Friend»?

Sonny Rollins: Parce que je ne voulais pas, j’avais trop honte (rires)! Mais l’information a fini par fuiter. C’est ma femme, fan des Rolling Stones, qui m’a convaincu d’accepter leur offre. J’ai tout de même refusé de partir en tournée pour promouvoir l’album. Quelle régression de jouer avec eux… J’étais effrayé par ce que la communauté jazz allait penser de tout ce cirque.

  1. SONNY AU CINE

Monk, Davis et Coltrane, «les plus grands musiciens de tous les temps», ne sont pas les seuls à trouver grâce aux yeux de Sonny, qui apprécie que la génération James Carter/ Joshua Redman défriche encore de nouveaux terrains. En 65 ans de carrière, il aura collaboré avec les meilleurs. Et même suscité l’attention des studios de la Fox et de Paramount, pour le petit et grand écran.

Paris-Move: Outre Coleman Hawkins, tu as côtoyé deux autres géants du ténor : Lester Young et Ben Webster.

Sonny Rollins: Les joueurs de ténors actuels doivent beaucoup à Lester Young. La plupart n’en sont même pas conscients. Idem pour Ben Webster… On surnommait par exemple Eddie Lockjaw Davis «Baby Ben» à cause de son jeu sous influence. Tu aurais pu rajouter Don Byas et Dexter Gordon à ta liste pour les mêmes raisons.

Paris-Move: Ta page Facebook, très à jour, propose de nombreux extraits de concerts vintage… et insolites, comme celui du 22/10/1975 avec le joueur de cornemuse Rufus Harley.

Sonny Rollins: J’ai moi-même un temps voulu jouer de la cornemuse! Rufus était un très bon musicien. On a enregistré The Cutting Edge (1974, Milestone) ensemble, et joué au Town Hall de New York avec Dizzy Gillespie et Charlie Mingus. Personne n’a malheureusement eu la bonne idée d’enregistrer ce concert.

Paris-Move: Comment as-tu été amené à travailler sur la B.O. d’Alfie?

Sonny Rollins: Pendant ma résidence au Ronnie Scott’s, à Londres, début 1965. C’était encore un petit club, à l’ancienne adresse de Soho (NDLR: il a déménagé du 39 Gerrard Street au 47 Frith Street la même année). On rencontrait un succès fou, la presse était dithyrambique. Là, John Gilbert est venu me proposer de faire la musique d’un film que tournait son père dans la capitale. C’était une première, j’ai donc sauté sur l’occasion. J’ai tout composé au Ronnie Scott’s, la nuit, pendant que les employés débarrassaient les tables. Les musiciens étaient ceux de mon groupe, plus quelques guests triés parmi les meilleurs de la scène anglaise. On a enregistré pendant qu’on nous passait le film sur écran, avec des repères temporels.

Paris-Move: Que penses-tu de tes apparitions dans les Simpson (1ère saison en 1990, et 24ème en 2013)?

Sonny Rollins: Lorsqu’en 1959, je me suis mis à m’entraîner régulièrement sur le pont de Williamsburg (NDLR: qui surplombe l’East River, et relie Manhattan à Brooklyn), c’était pour m’épanouir en tant que musicien sans déranger mes voisins. Jamais je n’aurais pensé que cet épisode puisse être un jour romancé pour passer à la télé. Maintenant, si ça peut aider des gens ou en divertir d’autres, pourquoi pas…

  1. PLAISIR SOLITAIRE

En concert, il se «considère à l’usine». Sonny n’est jamais aussi apaisé que lorsqu’il joue seul, les yeux au ciel, à la plage ou à la campagne. Un individualisme qu’on retrouve chez le père aussi inconséquent qu’une rock star, et l’artiste zen qui oublie que la charité bien ordonnée commence par soi-même.

Paris-Move: Tu t’es marié à l’actrice Dawn Finney en 1956, puis à ta manageuse Lucille Pearson en 1959…

Sonny Rollins: Lucille (NDLR: 1928-2004) était brillante et avait un solide background universitaire. Dès le début de notre relation, je lui ai fait part de mes ambitions musicales, de ma volonté de m’imposer en tant qu’artiste jazz dans un environnement raciste, de briser ce statut de citoyen américain de seconde catégorie… Un problème encore d’actualité après pratiquement deux mandats de Barack Obama.

Paris-Move: Peu de biographies mentionnent que tu es père.

Sonny Rollins: La plupart des gens présentent leurs enfants comme s’ils leur appartenaient, pour flatter leur ego. J’ai une fille, Leila Holt, dont je ne me suis jamais occupé car j’étais à fond dans la came et la musique. Pendant des années, je me suis rendu coupable d’avoir été un mauvais père. J’ai essayé de recoller les morceaux, et nous sommes en bons termes désormais. Il est impossible de concilier vie de famille et carrière de musicien précaire. Et moi, je suis ici-bas pour créer de la musique.

Paris-Move: Depuis tes deux retraites spirituelles (1959-61 et 1969-71), quelle importance a pris le yoga dans ta vie?

Sonny Rollins: Le yoga fait partie de ma vie au quotidien. Je ne parle pas d’exercices physiques au sol, mais de philosophie. Pourquoi sommes-nous sur cette terre? Comment pouvons-nous aider au mieux notre prochain?

Paris-Move: Te posais-tu ces questions lorsque tu as dû évacuer ton appartement new-yorkais lors des attentats?

Sonny Rollins: Cet épisode est très intéressant. J’avais une maison à la campagne, mais je stockais encore beaucoup d’affaires dans l’appartement de New York en prévision des tournées. Plusieurs mois après les attentats, j’ai dû me débarrasser de mes disques et de mes livres qui étaient couverts de poussières toxiques. Et je me suis surpris à être «meurtri» par cette simple perte matérielle, alors que j’étais en vie. J’avais honte de m’être fourvoyé. Nous ne sommes pas sur terre pour nous apitoyer sur notre sort, mais pour nous battre d’une manière positive, sans arrière-pensée de vengeance meurtrière.

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SONNY ROLLINS (1930-2026) – “Locked in”
Interview du 10 avril 2016, New York, USA,
by Jean-Christophe Baugé (BLUES MAGAZINEJAZZ NEWSLEGACY (DE)MYROCKPARIS-MOVEROCK & FOLK)