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Résumé: Brad Goode et Ernie Watts livrent une performance de jazz live saisissante, portée par une improvisation audacieuse, une intensité émotionnelle rare et une virtuosité exceptionnelle, donnant naissance à l’un des enregistrements de jazz contemporain les plus marquants de ces dernières années.
Brad Goode et Ernie Watts transforment le jazz live en décharge électrique pure
Cette pochette aux nuances feutrées de bleu et de gris me faisait face depuis des semaines. Je la laissais volontairement bien en vue, prolongeant presque le plaisir de l’attente, car un nom y figurait, celui d’un musicien qui me fascine depuis longtemps. Un multi-instrumentiste à l’imagination rare, associé avant tout à la trompette, même si le mot “jouer” semble insuffisant pour décrire ce qu’il accomplit avec son instrument. Brad Goode ne se contente pas d’exécuter des notes. Il les projette dans l’espace, sculpte le son avec l’instinct d’un peintre travaillant la lumière et les ombres. Cette simple image résume assez bien sa place dans le jazz contemporain: celle d’un artiste qui continue d’élargir le langage de la trompette tout en restant profondément connecté à la dimension émotionnelle de cette musique.
Puis le CD a finalement trouvé sa place dans le lecteur, et les premières mesures de “Covid Nightmare” ont envahi les enceintes du studio. Le titre laissait déjà deviner chez ce musicien hypersensible une pointe d’humour, peut-être même une certaine lucidité face à l’absurdité et aux tensions des dernières années. Mais ce qui frappe immédiatement est ailleurs. Il faut plusieurs minutes, puis les premiers applaudissements, pour réaliser qu’il s’agit d’un enregistrement live. La prise de son et le mixage atteignent un niveau de précision si remarquable que la performance semble d’abord presque irréelle, comme façonnée en studio plutôt que surgissant dans l’instant devant un public.
Brad Goode demeure un musicien absolument captivant. Il appartient à cette catégorie rare d’artistes qui évoluent légèrement en dehors des cadres habituels, des créateurs dont l’audace rappelle parfois le virtuose français Médéric Collignon. Tous deux possèdent cette même envie de repousser les frontières, de s’aventurer loin des territoires balisés sans jamais perdre ni la cohérence, ni l’émotion, ni le swing.
La rencontre musicale entre le trompettiste Brad Goode et le légendaire saxophoniste Ernie Watts remonte à environ huit ans, lorsqu’ils ont partagé la scène pour la première fois. Leur complicité semble avoir été immédiate. Depuis, ils tournent régulièrement ensemble, revenant année après année avec des concerts capables d’électriser une salle entière par la seule force de leur énergie et de leur goût du risque. Les écouter revient souvent à assister à un numéro d’équilibriste sans filet. Leur répertoire de compositions originales devient le terrain d’échanges spontanés, imprévisibles et intensément vivants.
Certaines séquences évoquent inévitablement Miles Davis, notamment par des réminiscences des années bebop. Mais Goode apparaît plus nerveux, plus imprévisible, presque habité par une forme d’urgence. La parenté se situe moins dans le phrasé que dans l’intention. Comme Miles durant ses périodes les plus aventureuses, Goode comprend à quel point le silence, la tension et les brusques élans lyriques peuvent transformer totalement l’atmosphère émotionnelle d’un morceau. Lorsque la pression instrumentale retombe un instant, on perçoit alors un lien subtil entre une légende du passé et ce qui ressemble de plus en plus à une légende du présent: Brad Goode lui-même.
Autour d’eux gravite un quintette magnifique qui donne toute son ampleur à cette musique. Chaque musicien semble animé non par la simple volonté d’accompagner, mais par celle d’élever l’ensemble de la performance. La section rythmique mérite une mention particulière pour sa capacité à maintenir à la fois l’élan et la souplesse, laissant les compositions respirer tout en les poussant constamment vers l’avant. Par moments, le piano s’avance presque timidement, esquissant quelques fragments harmoniques avant que la trompette n’explose soudain au premier plan, immédiatement rejointe par les lignes chaleureuses et lumineuses d’Ernie Watts. Il y a de la beauté dans cette énergie, et de la poésie dans chaque échange.
Voir les noms d’Ernie Watts et de Brad Goode réunis sur une affiche de concert suffit déjà à susciter l’attente. Les entendre ensemble sur scène relève presque du choc émotionnel. On le ressent tout au long de l’album à travers les réactions du public. Non pas une politesse admirative, mais cette intensité presque physique du plaisir authentique que seules les grandes performances de jazz savent provoquer. À l’écoute de ce disque, on se surprend à regretter de ne pas avoir assisté à un tel concert.
Une telle intensité appartenait autrefois aux grandes périodes de Miles Davis, de Weather Report, ou encore aux années les plus inspirées de Spyro Gyra et Yellowjackets. Ces groupes sont devenus des institutions parce qu’ils créaient bien plus que de la musique: ils fabriquaient des expériences qui continuaient de résonner longtemps après la dernière note. Brad Goode semble destiné à suivre cette trajectoire. Il ne triche jamais, ne se cache pas derrière la seule virtuosité technique. Il se donne entièrement au public, exposant autant sa vulnérabilité que son incroyable maîtrise. Il émane de lui quelque chose de presque souverain, une autorité discrète qui convainc progressivement l’auditeur de la profondeur de son art.
Ce qui rend cet enregistrement encore plus remarquable est la place qu’il occupe dans le jazz moderne actuel. À une époque où beaucoup d’albums live paraissent excessivement polis ou émotionnellement distants, celui-ci conserve intact le danger et l’imprévisibilité qui définissaient autrefois les plus grands concerts de jazz. L’album reste ancré dans la tradition sans jamais céder à la nostalgie. Au contraire, il avance, affirmant avec force que le jazz demeure un langage vivant, capable de surprise, de prise de risque et d’un véritable impact émotionnel.
Dans ce métier, les albums affluent en quantité. Beaucoup sont excellents. Très peu semblent réellement exceptionnels. Celui-ci appartient clairement à cette seconde catégorie parce qu’il repose sur le principe qui a toujours défini les plus grands disques de jazz: réunir exactement les bons musiciens dans la quête de quelque chose qui approche la perfection. Non pas une perfection froide ou clinique, mais celle qui permet à un public de ressentir une émotion véritable.
À l’intérieur de cette architecture musicale naît un dialogue entre saxophone et trompette d’une richesse telle qu’on imagine volontiers Wayne Shorter sourire à son écoute. Les échanges entre Goode et Watts ne paraissent jamais décoratifs ou préparés. Ils se provoquent mutuellement, étirent les harmonies, prolongent les phrases, réagissent instinctivement à chaque variation de rythme ou d’atmosphère. Et plus remarquable encore, tout cela repose sur des compositions originales. Difficile de ne pas admirer une telle ambition.
J’ai réécouté “Live Your Dream” à plusieurs reprises, y compris en écrivant ces lignes, presque avec la crainte de voir s’estomper l’intensité que cette musique transmet. Il ne reste qu’à espérer que ce quintette poursuive longtemps ses tournées, car des performances d’un tel niveau méritent d’être vécues en concert par le plus grand nombre.
Ce disque n’est pas seulement un grand album de jazz. C’est le genre d’enregistrement qui rappelle pourquoi le jazz demeure essentiel. Tout amateur sérieux devrait l’avoir dans sa collection.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 26th, 2026
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Musicians:
Brad Goode – trumpet
Ernie Watts – tenor saxophone
Adrean Farrugia – piano
Jay Anderson – bass
Adam Nussbaum – drums
Track Listing:
1 Covid Nightmare 8:36
2 For Michael 8:05
3 Half Moon 11:12
4 Lover Man 5:49
5 Live Your Dream 11:10
6 I Miss Missing You 8:58
7 Some Day My Prince Will Come 4:03
8 Goose Dance 7:36
Compositions by:
(1) Goode; (2,5) Watts; (3,8) Farrugia; (6) Nussbaum;
(4) Jimmy Davis, Roger Ramirez, & James Sherman;
(7) Frank Churchill & Larry Morey
Production Info:
Produced by Brad Goode
Recorded by Buzz Kemper, Audio for the Arts at North Street Cabaret, Madison, WI, On October 5, 2025
Mixed by Socrates Garcia, Johnstown, CO
Mastered by Chris Wright at Violet Studio, Boulder, CO
Liner notes by Neil Tesser
Cover design & layout by John Bishop