| Classique, Jazz |
Résumé: Avec Música Callada, le contrebassiste Jonathan Hamar livre une œuvre d’une beauté saisissante, à la croisée du classique et du jazz, où la profondeur du son, la liberté de l’improvisation et l’art du silence composent une expérience musicale rare aux côtés de la pianiste Adrienne Fontenot.
Música Callada, de Jon Hamar : quand la contrebasse redessine les frontières du classique et du jazz
Il est rare qu’un enregistrement de musique classique place la contrebasse au cœur même de son projet artistique. Plus rare encore qu’un tel choix produise une œuvre d’une telle évidence poétique. Avec Música Callada, paru en juin, le contrebassiste Jon Hamar signe un disque d’une profondeur peu commune, dont les résonances continuent de hanter l’auditeur bien après la dernière note.
La première surprise surgit presque immédiatement. Jouée à l’archet et portée au premier plan, la contrebasse abandonne ici son rôle traditionnel d’instrument d’accompagnement pour occuper une place habituellement réservée au violoncelle. Là où l’on attendrait la chaleur familière de ce dernier, Hamar propose une matière sonore plus sombre, plus ample, presque tellurique, exploitant toute la gravité et la résonance de son instrument.
À ses côtés, la pianiste Adrienne Fontenot accompagne sans jamais réellement “accompagner”. Entre les deux musiciens s’installe une conversation d’une intimité remarquable, faite de retenue, d’écoute et de silences assumés. Fontenot joue avec une délicatesse extrême, laissant respirer l’espace autour des phrases de Hamar. Le temps semble suspendu. L’enregistrement lui-même possède une chaleur et une clarté rares: on entend le grain de l’archet sur les cordes, le souffle du piano, les résonances qui subsistent entre deux phrases. Le studio devient presque une pièce privée où deux artistes pensent à voix basse.
Le titre de l’album, Música Callada, littéralement «musique silencieuse», éclaire progressivement toute la démarche esthétique de Hamar. Car le paradoxe est là: une musique qui parle doucement tout en portant une charge émotionnelle immense. Le silence n’y est jamais un vide, mais une matière vivante, sculptée avec autant de soin que les mélodies elles-mêmes. Les pauses comptent autant que les notes. L’immobilité devient composition.
Ce qui rend l’album particulièrement fascinant tient aussi à sa capacité à dépasser discrètement les frontières du classique. Nombre d’auditeurs venus du jazz pourraient se découvrir immédiatement captivés par cette œuvre. L’esprit du disque rappelle certains des projets les plus aventureux du jazz contemporain. Hamar explore un répertoire peu connu, le transforme pour son instrument, brouille constamment les lignes entre interprétation écrite et improvisation. Les compositions de David P. Jones côtoient celles du contrebassiste lui-même, dans une musique qui semble se découvrir au moment même où elle se joue.
Cette approche inscrit Hamar dans une génération d’artistes refusant les cloisonnements esthétiques. À leur manière, des musiciens comme Vijay Iyer, Esperanza Spalding ou Avishai Cohen ont eux aussi exploré ces territoires où se rencontrent rigueur classique, liberté du jazz et narration intime. Mais Hamar ne cherche jamais l’effet de fusion pour lui-même. Son geste paraît plus organique, guidé avant tout par une quête d’authenticité émotionnelle.
Cette liberté frappe d’autant plus que la musique classique reste souvent associée à la précision formelle et au respect scrupuleux de la tradition. Hamar y introduit au contraire une forme de souplesse presque révolutionnaire dans sa discrétion. Fontenot en comprend instinctivement les enjeux et lui répond avec une justesse parfaite. Pourquoi l’intensité, la spontanéité ou l’improvisation appartiendraient-elles exclusivement au jazz? À l’écoute de cet album, ces distinctions paraissent soudain artificielles.
Plusieurs pièces illustrent magnifiquement cette vision. Winter Crows constitue sans doute le centre émotionnel du disque. Peu à peu, les lignes dépouillées gagnent en densité affective jusqu’à placer l’auditeur dans un espace suspendu entre méditation et lamentation. Une question revient alors presque automatiquement: est-ce encore du jazz? Mais à ce niveau d’expression artistique, la question perd rapidement de son importance. Peut-être faudrait-il plutôt demander si cette musique demeure réellement “classique”. Là encore, la réponse importe peu. À la fin de la pièce, toute tentative de classification cède la place à quelque chose de plus simple: l’admiration.
Ailleurs, la relecture de Back to Blue de John Clayton révèle une autre facette du musicien. Hamar y privilégie la patience et la sincérité plutôt que la démonstration technique. La mélancolie affleure sans jamais devenir pesante, portée par une élégance presque conversationnelle. Même les auditeurs peu familiers du langage du classique ou de l’improvisation jazz y percevront immédiatement une profonde humanité.
D’autres moments évoquent tantôt l’intimité de la musique de chambre, tantôt une esthétique plus contemporaine et atmosphérique, proche du minimalisme d’Arvo Pärt ou des explorations hybrides de Nik Bärtsch. Pourtant, jamais l’album ne donne l’impression d’imiter ses influences. Hamar les absorbe avec naturel pour faire émerger une voix profondément personnelle, construite autour du timbre, du souffle et de la retenue.
Le parcours du musicien éclaire d’ailleurs cette sensibilité. Né à Kennewick, dans l’État de Washington, Jon Hamar commence la contrebasse à l’âge de 11 ans avant de se tourner également vers la basse électrique. Élevé dans une famille de musiciens, il grandit entre le gospel, le boogie-woogie, le piano classique joué par son père, tandis que sa mère chante à l’église et pratique le hautbois. Cette diversité sonore semble avoir façonné très tôt son imaginaire musical.
Mais ce qui frappe le plus chez Hamar n’est pas seulement la virtuosité. C’est son attachement profond à la beauté, à la nuance et à une certaine honnêteté émotionnelle. Plutôt que de revenir sans cesse aux grandes œuvres du répertoire, il préfère explorer des compositions oubliées et des territoires sensibles encore peu fréquentés. Comme les jazzmen les plus inventifs de sa génération, il construit un pont entre héritage et modernité.
Les interprètes classiques surprennent rarement aujourd’hui. Pourtant, une nouvelle génération semble décidée à réinventer les traditions sans les renier. Jon Hamar appartient clairement à cette mouvance. Et tout laisse penser que Música Callada ne constitue qu’une première étape dans un parcours artistique appelé à prendre encore davantage d’ampleur.
Il y a quelque chose de fascinant chez un musicien capable de paraître plus intimement lié au jazz que bien des jazzmen, tout en demeurant profondément enraciné dans une sensibilité classique. Hamar semble avoir compris ce que savait déjà Henry Purcell plusieurs siècles plus tôt: la puissance de la musique naît moins de l’abondance que de l’espace, de la retenue et de l’art délicat du silence. Sur Música Callada, Jon Hamar en offre une démonstration d’une élégance remarquable.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 21st, 2026
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Musicians:
Jon Hamar – double bass
Adrienne Fontenot – piano (except 12,15)
Track Listing:
Música Callada 15:36 Frederic Mompou
1 I: Angelico 1:39
2 II: Lent 1:18
3 III: Placide 1:34
4 IV: Afflitto e Penoso 2:01
5 V 1:55
6 VI: Lento 1:48
7 VII: Lento 2:37
8 VIII: Semplice 0:39
9 IX: Lento 2:26
10 Winter Crow 9:09 David P. Jones
11 Song of the Lighthouse 4:05 Jones
12 Bach to Blues 7:12 John Clayton
13 Lazy Dragon 6:36 Hamar
14 Nocturne 2:36 Ned Rorem
15 Mosaic 1:33 Hamar
Production Info:
Produced by Jon Hamar
Recorded by Mischa Goldman at the University of Tennessee,
Natalie L. Haslam College of Music, Knoxville, TN, on May 21-22, 2025
Mixed by Benjamin Lange at Lange Studios, Edgewood, WA
Mastered by Peter Doell at 21st Century Audio, Los Angeles, CA
Artist photo by Austin Orr
Cover design & layout by John Bishop