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Résumé: Avec Global Prayer, Ize Trio mêle jazz, traditions du maqam et musique de chambre dans un album profondément spirituel et d’une rare richesse intellectuelle, qui pourrait s’imposer comme l’un des grands disques de jazz de 2026.
Global Prayer d’Ize Trio, un des albums de jazz les plus audacieux et bouleversants de 2026
Tôt le matin, j’appuie sur lecture. La musique d’Ize Trio envahit immédiatement le casque relié à une console numérique Soundcraft, avec une netteté presque saisissante. En quelques secondes, une évidence s’impose: ce trio parle une langue musicale farouchement contemporaine, portée par une assurance remarquable. Leur univers est complexe, parfois labyrinthique, mais toujours profondément captivant. Chaque instrument semble évoluer dans une tension rythmique permanente, comme si toute la raison d’être de cette musique résidait précisément dans cet équilibre instable. Dès le morceau d’ouverture, «Flying», le rythme domine d’abord le paysage sonore. Les musiciens se défient dans un échange intense avant que la mélodie ne surgisse peu à peu au-dessus du tumulte pour imposer le dernier mot.
Puis vient une autre surprise. Là où l’on attendrait la pulsation familière d’une contrebasse, c’est un violoncelle qui ancre l’ensemble. Un choix qui indique immédiatement que Global Prayer n’est pas un simple album de jazz de plus dans une production déjà saturée. Par moments, l’instrument dépasse largement son rôle harmonique. Naseem Alatrash en tire de longues lignes presque vocales, laissant résonner un timbre chaud et rugueux, suspendu entre la plainte et la méditation. Tantôt le violoncelle semble puiser dans des traditions moyen-orientales très anciennes, tantôt il bascule vers la musique de chambre ou un jazz d’avant-garde plus abstrait. Cette mobilité permanente donne au disque une élasticité émotionnelle fascinante.
L’ambition intellectuelle de l’album est rare. Global Prayer demande une véritable attention à son auditeur, mais récompense largement ceux qui acceptent de s’y abandonner. C’est un disque qui se dévoile lentement, notamment pour les oreilles attirées par les territoires musicaux qui dépassent les frontières habituelles.
Le trio réunit trois musiciens issus d’horizons culturels très différents. Ensemble, ils croisent les traditions du jazz, la musique classique occidentale et l’univers du maqam, ce langage microtonal que l’on retrouve en Grèce, en Turquie, à Chypre, en Palestine et dans une grande partie du monde arabe. Le pianiste Chase Morrin, originaire de San Diego, joue aux côtés du percussionniste chypriote George Lernis et du violoncelliste Naseem Alatrash. Les trois artistes se sont rencontrés au Berklee Global Jazz Institute, le programme fondé par le pianiste et pédagogue Danilo Pérez.
Lorsque débute le deuxième morceau, «From The Stars», les influences multiples deviennent plus perceptibles. Pourtant, le trio refuse constamment toute démonstration folklorique ou décorative. Les références culturelles apparaissent plutôt comme des touches discrètes sur une toile, de petites nuances qui enrichissent la texture et la profondeur émotionnelle sans jamais écraser la composition. Tout semble organique, naturel, presque instinctif.
Au milieu du disque, une séquence rythmique s’impose durablement à la mémoire. George Lernis construit un cycle percussif complexe, à la fois méditerranéen et profondément nourri de jazz moderne. Chase Morrin lui répond avec des motifs de piano fragmentés qui semblent volontairement fuir toute résolution attendue. Puis, au moment où la tension atteint son sommet, le violoncelle entre presque timidement avec une phrase mélodique fragile qui réorganise soudain toute l’émotion du morceau. Ces instants où la virtuosité technique cède la place à quelque chose de profondément humain restent rares.
L’ensemble est enrichi par plusieurs invités prestigieux qui élargissent encore la portée émotionnelle et géographique du projet. Parmi eux figure le contrebassiste John Patitucci, lauréat d’un Grammy Award et mentor de longue date du trio, connu notamment pour son travail au sein du mythique quartet de Wayne Shorter aux côtés de Danilo Pérez. Le disque accueille également la saxophoniste Lihi Haruvi, le joueur de laouto Vasilis Kostas, le violoniste Layth Sidiq ainsi que le joueur de bouzouki et informaticien Yaniv Yacoby, déjà collaborateur de Chase Morrin sur l’album The Corn Knight paru en 2016.
Le travail du critique de jazz consiste souvent à passer d’un univers à un autre, à comparer des œuvres qui n’ont parfois absolument rien en commun sur le plan esthétique, tout en reconnaissant qu’elles peuvent atteindre une forme de grandeur très différente. Au fond, ce qui compte n’est ni le genre ni le concept affiché. Tout repose sur la force des compositions et l’intelligence des arrangements. Global Prayer impressionne précisément parce que rien n’y semble laissé au hasard. Chaque transition, chaque détour rythmique, chaque silence paraît minutieusement pensé par des musiciens qui savent exactement ce qu’ils cherchent à exprimer.
Par moments, le disque évoque l’ouverture spirituelle de Wayne Shorter, la fluidité interculturelle de Avishai Cohen ou encore la complexité rythmique de Tigran Hamasyan. Pourtant, Ize Trio ne donne jamais l’impression de citer ou d’imiter. Leur réussite tient justement dans cette capacité à absorber diverses influences sans jamais perdre leur singularité.
Alors que les longues suites du premier album du trio abordaient principalement les crises sociales et mondiales qui traversent notre époque, Chase Morrin décrit Global Prayer comme une œuvre plus introspective. Une grande partie de la musique est dédiée à des mentors ou nourrie par une réflexion spirituelle plus intime. Le disque interroge discrètement la manière dont les êtres humains continuent de chercher du sens dans un monde de plus en plus chaotique.
Cette dimension traverse tout l’album sans jamais devenir pesante ni prétentieuse. Elle agit plutôt comme une invitation silencieuse à la réflexion. À une époque où les discours marketing remplacent souvent la parole artistique sincère, une telle honnêteté apparaît précieuse.
Il y a quelque chose de véritablement étonnant chez Ize Trio. Le groupe parvient à être sophistiqué sans devenir froid, cérébral sans sacrifier l’émotion. Global Prayer peut parfois dérouter, mais il reste constamment vivant, habité par une recherche permanente.
Lorsque les dernières notes s’éteignent, une impression demeure: ce disque pourrait bien s’imposer comme l’un des albums de jazz majeurs de l’année 2026.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 21st, 2026
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Musicians
Chase Morrin, piano
Naseem Alatrash, Cello
George Lernis, percussions
Guests :
John Patittucci, bass (2)
Lihi Haruvi, soprano sax (2)
Valisis Kotas, lauto (4)
Layth Sidiq, violin (4)
Track Listing :
Flying
From The Stars
Splashes Of The Future
Snaefellsjokull
Global Prayer
The New Order
Jam For The End Of The World
TaQsim
Epilogue
