Ocean Fanfare – Third Nature (FR review)

Barefoot records – Street date : June 12, 2026
Jazz
Ocean Fanfare - Third Nature

Résumé: Avec Third Nature, Ocean Fanfare transforme l’angoisse écologique en une expérience de jazz contemporain audacieuse, où improvisation libre, tensions collectives et paysages sonores mouvants composent l’un des projets européens les plus ambitieux du moment.

Third Nature d’Ocean Fanfare transforme l’anxiété écologique en laboratoire de jazz contemporain

Depuis les marges fertiles de la scène jazz européenne contemporaine surgit l’une des révélations discrètes de ce début d’été. Alors que les premières chaleurs s’installent sur le continent, le quartet Ocean Fanfare revient avec Third Nature, un album qui affirme immédiatement ses ambitions à travers une écriture rigoureuse, une improvisation stratifiée et une recherche sonore permanente. Mené par le trompettiste Tomasz Dąbrowski et le saxophoniste Sven Dam Meinild, le groupe approfondit ici un langage ouvert où l’improvisation cesse d’être un simple ornement pour devenir la structure même du discours musical. Le temps semble s’y dérober. Les rythmes se superposent, les mélodies se fragmentent avant de se recomposer, et la progression linéaire laisse place à une circulation plus organique, presque écologique.

Comme une grande partie du jazz européen le plus aventureux, Third Nature puise autant dans les traditions folkloriques que dans la musique contemporaine savante, sans jamais paraître écrasé par ces héritages. L’album se comporte plutôt comme un organisme vivant. Clarinettes, appels de trompette et pulsations rythmiques disloquées émergent comme des sons perçus au cœur d’une forêt dense, lorsque l’auditeur cesse de vouloir identifier chaque élément séparément pour se laisser absorber par l’ensemble du paysage sonore. Ce qui paraît d’abord dissonant finit peu à peu par révéler sa logique propre. Les voix semblent se contredire, se couper, se chevaucher, avant de trouver une étrange coexistence.

Cette tension constitue le cœur émotionnel du disque. Third Nature n’a rien d’un album conçu pour une écoute passive, et il ne cherche jamais à simplifier son propos pour séduire plus facilement. Pourtant, sa dramaturgie minutieusement construite, presque théâtrale par moments, pourrait profondément toucher les amateurs du jazz contemporain le plus cérébral. Ocean Fanfare semble avoir compris que l’abstraction, lorsqu’elle est menée avec conviction, peut devenir une forme de récit à part entière.

Plusieurs passages ouvrent des portes fascinantes vers cet univers sonore. Une longue séquence bâtie autour de murmures de clarinette basse et d’harmoniques de cuivres en lente expansion avance avec la patience d’une œuvre de musique de chambre moderne avant de basculer dans une improvisation collective d’une intensité presque tellurique. Ailleurs, le quartet construit des amas rythmiques suspendus qui refusent toute résolution immédiate, laissant au silence et à la fragmentation une véritable fonction compositionnelle. À l’inverse, certains moments plus dépouillés voient l’ensemble revenir brièvement à des motifs mélodiques fragiles, comme des respirations provisoires avant que la musique ne se fissure de nouveau dans l’abstraction. C’est dans ces contrastes que réside une grande partie de la puissance dramatique de l’album. Tout y oscille entre ordre et effondrement, proximité et distance.

L’histoire du groupe remonte à 2012, lorsque le batteur américain Tyshawn Sorey collabore avec l’ensemble pour son premier album, Imagine Sound, Imagine Silence, publié en 2014. Depuis, Ocean Fanfare a progressivement façonné une identité collective singulière à travers ce qui est désormais présenté comme une «trilogie de la nature». First Nature: Ecological Relations, paru en 2019, explorait les interactions acoustiques et la résonance spatiale, tandis que Second Nature: Capitalist Transformation, en 2022, introduisait des procédés algorithmiques et des manipulations électroniques au cœur même de la composition. Sur ce deuxième volet notamment, l’électronique ne servait pas de simple décor. Elle déstabilisait l’ensemble acoustique, comme si l’improvisation humaine se retrouvait absorbée dans des systèmes technologiques plus vastes. Third Nature conserve des traces de ces expériences mais les réoriente vers quelque chose de plus organique et psychologique, en privilégiant davantage l’instinct collectif et l’interaction spontanée.

Le jazz européen manifeste depuis longtemps une sensibilité plus marquée aux questions écologiques et politiques qu’au retour sur les blessures historiques liées aux origines américaines du jazz. En Europe de l’Est notamment, le discours artistique s’oriente fréquemment vers l’angoisse climatique, l’effondrement environnemental et l’instabilité des systèmes contemporains. Ocean Fanfare assume pleinement ces préoccupations. Jusqu’aux titres mêmes de cette trilogie, qui évoquent une méditation continue sur la transformation, la fragilité et la survie.

La pochette de l’album prolonge cette vision. Elle repose sur une photographie de Nicolai Howalt intitulée Old Tjikko, représentant l’un des plus vieux arbres vivants du monde. L’image inscrit discrètement la musique dans une réflexion sur la durée et l’impermanence. Tout au long du disque persiste l’impression qu’un monde est peut-être en train de disparaître, ou du moins de nous avertir de sa propre disparition.

Cette atmosphère inscrit Third Nature dans un mouvement plus large de l’art contemporain européen, où l’inquiétude écologique influence désormais autant les formes esthétiques que les structures narratives. Du cinéma à l’art d’installation en passant par les musiques expérimentales, de nombreux créateurs abordent aujourd’hui l’anxiété climatique moins par le militantisme direct que par des formes fragmentées, des temporalités instables et des expériences sensorielles immersives. Ocean Fanfare appartient clairement à ce paysage culturel. Le quartet ne cherche pas à illustrer littéralement une catastrophe environnementale. Il préfère traduire le désarroi émotionnel qu’elle produit. L’instabilité des compositions reflète alors un monde devenu difficile à prévoir et à stabiliser.

Par moments, la trompette semble moins chanter que se lamenter. Ses appels tranchants traversent l’ensemble comme des sirènes lointaines dans un paysage déserté. Pourtant, jamais l’album ne bascule dans une dramatisation excessive. Au contraire, ces éclats renforcent sa gravité poétique. Sous la sophistication conceptuelle et l’exigence intellectuelle demeure une angoisse profondément humaine.

Ocean Fanfare partage d’ailleurs certaines affinités avec plusieurs formations qui repoussent elles aussi les frontières du jazz contemporain. À l’image de Fire! Orchestra, le groupe utilise la tension collective, l’improvisation étendue et l’instabilité émotionnelle comme véritables forces de composition. On pense également à The Necks dans cette manière de faire de la répétition et de la transformation progressive des outils d’altération de l’écoute. Mais Ocean Fanfare conserve une identité propre, à la croisée de l’austérité nordique, des tensions d’Europe orientale et d’un imaginaire écologique très contemporain. Sa musique paraît moins rituelle qu’existentielle, moins hypnotique qu’analytique.

C’est peut-être là que réside finalement la clé de Third Nature. Que l’on adhère entièrement ou non à ses préoccupations thématiques importe presque peu. La musique fonctionne moins comme un discours idéologique que comme une succession de fragments sensoriels, des perceptions saisies en mouvement avant leur disparition. Les improvisations possèdent quelque chose de presque documentaire, comme si elles cherchaient à préserver des états émotionnels fugitifs.

À cet égard, le travail de l’ethnomusicologue Paul Berliner offre un point de comparaison éclairant. Dans son ouvrage Thinking in Jazz, centré principalement sur les traditions américaines, il décrit l’improvisation comme un langage autonome doté de ses propres structures mentales et de sa logique interne. Relire Berliner aide à mieux comprendre des musiques comme celle-ci, où improviser relève moins du décoratif que du philosophique.

Une fois cette perspective acceptée, le vieux débat consistant à savoir ce qui est ou n’est pas du jazz paraît soudain secondaire. Ocean Fanfare semble parfaitement conscient de cette tension. Même son nom agit comme une manière discrète de refuser les catégories trop étroites. En choisissant le mot «fanfare», le groupe invite déjà l’auditeur à dépasser la question du genre pour rejoindre quelque chose de plus vaste, de plus élémentaire. Car c’est peut-être précisément ce que l’art le plus ambitieux nous demande encore aujourd’hui: abandonner les étiquettes pour écouter les idées, les inquiétudes et les fragiles vérités humaines dissimulées dans le son.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 19th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians :
Sven Dam Meinild | Alto Saxophone, Electronics
Tomasz Dąbrowski | Trumpet
Richard Andersson | Bass
Peter Bruun | Drums

Track Listing :
Kritisk Stadie
Circular One
Paper Mountains
Long Time
Circular Two
Natskygge Ordnen
Quantum

Recorded August 2024 in Tambourine studios, Malmö,
Mix: Sven Meinild
Master: John Fomsgaard
Cover photo: Old Tjikko #1, Nicolai Howalt/ Courtesy Martin Asbæk Gallery
Graphic design: Sven Meinild