Steven Bernstein – Resonation Trio (FR review)

2 CDs / Royal Potato Family – Street date : June 5, 2026
Jazz
Steven Bernstein - Resonation Trio

Avec ResoNation Trio, Steven Bernstein explore une forme de beauté fragile, suspendue dans l’incertitude. Dès les premières secondes de «Turf», rien ne s’impose véritablement. Les sons semblent émerger de l’ombre plutôt que surgir avec éclat. Une ligne de contrebasse profonde avance avec prudence dans le silence, bientôt rejointe par une batterie qui tourne autour du motif initial comme une présence diffuse. Puis apparaît la trompette de Bernstein, acérée mais retenue, moins soucieuse de capter l’attention que d’ouvrir un espace. D’emblée, le musicien et son trio installent un univers où l’atmosphère compte autant que la mélodie, où le silence et la tension deviennent des éléments constitutifs de la composition.

Par endroits, l’album rappelle l’esprit exploratoire de Wadada Leo Smith, même si le langage de Bernstein demeure immédiatement identifiable. Derrière ces sessions se tient le producteur Scotty Hard, dont la présence discrète en studio apporte à l’ensemble une souplesse presque voluptueuse. Le disque avance par formes brèves, phrases interrompues et bifurcations soudaines. Bernstein ne s’attarde jamais très longtemps au même endroit. Ses lignes de trompette apparaissent comme des fragments de conversations surprises au milieu de la nuit, des ponctuations musicales laissées en suspension.

Et pourtant, rien ici ne relève de la fragmentation gratuite ou de l’abstraction pour elle-même. Peu à peu, ces gestes épars se rassemblent pour former une matière cohérente, étrangement émouvante. La musique révèle un paysage intérieur nourri par la tradition du jazz, l’inquiétude urbaine, les tensions politiques et une forme de poésie post-industrielle. Plutôt que de proposer des thèmes clairement exposés puis résolus, Bernstein construit des climats, des impressions fugitives, des textures émotionnelles qui continuent de résonner longtemps après la fin des morceaux.

ResoNation Trio s’inscrit en réalité dans un projet artistique plus vaste. Le disque paraît aux côtés de Ultra Resonance, œuvre jumelle qui évolue dans le même territoire expérimental. Ces deux albums surgissent à une période particulièrement dense de la carrière du musicien. Son agenda l’emmène actuellement des scènes internationales aux côtés de l’artiste performeuse Laurie Anderson jusqu’aux concerts de son groupe new-yorkais Sexmob, dont le récent XL et X=X (Live) est paru chez Nonesuch Records. Bernstein participe également en Italie aux célébrations du centenaire de Miles Davis, tout en apparaissant lors des célèbres concerts «Helm Family Midnight Ramble», fondés par Levon Helm. Il célèbre parallèlement les trente ans de Sexmob, signe d’une remarquable longévité au sein de la scène jazz expérimentale new-yorkaise.

Le trio impressionne par son dépouillement. Bernstein joue aux côtés du contrebassiste Scott Colley et du batteur Nasheet Waits, sans aucun instrument harmonique pour adoucir les contours ou stabiliser la musique. Le résultat est à nu, intime, constamment au bord de la rupture sans jamais perdre sa logique interne.

La contrebasse de Colley agit souvent à la fois comme ancrage et comme voix narrative. Tantôt lourde et physique, tantôt d’une délicatesse inattendue, elle dessine des trajectoires mélodiques sous les phrases éclatées de Bernstein. Waits, lui, traite le rythme moins comme une mécanique temporelle que comme une matière atmosphérique. Il frappe rarement de manière frontale. Il rôde autour de la musique, depuis ses marges, transformant le silence lui-même en élément percussif. Ensemble, les trois musiciens construisent un terrain instable mais profondément expressif, où chaque pause semble chargée d’intention.

Les auditeurs familiers des travaux précédents de Bernstein remarqueront immédiatement une absence importante. Le musicien, dont la maîtrise de la slide trumpet constitue depuis longtemps une part essentielle de son identité sonore, abandonne ici complètement cet instrument. Il joue exclusivement de la trompette à pistons et du bugle. Ce choix transforme subtilement la couleur émotionnelle du disque. Le son devient plus chaud, plus sombre, plus vulnérable, débarrassé d’une partie de l’ironie théâtrale souvent associée à son jeu.

L’origine du trio remonte au moment où Bernstein entendit Colley et Waits jouer aux côtés du pianiste visionnaire Andrew Hill. Leur alchimie, sur ces enregistrements, ressemblait moins à un accompagnement qu’à une véritable construction collective. Ici encore, il devient presque impossible de distinguer précisément où s’arrête la composition et où commence l’improvisation. Cette ambiguïté constitue finalement l’une des signatures les plus fascinantes de l’écriture de Bernstein.

Le projet porte en lui une ambition discrète mais réelle. Bernstein a évoqué son désir d’approcher une forme de relecture dub de la musique improvisée abstraite, en appliquant à des structures jazz d’avant-garde des procédés de manipulation sonore davantage associés aux musiques électroniques ou à la pop. C’est précisément cette tension entre improvisation acoustique brute et traitement subtil du studio qui nourrit l’imprévisibilité de l’album.

Comme souvent dans les œuvres importantes, la musique se situe dans un entre-deux permanent, entre tradition et expérimentation. Certains passages effleurent brièvement des formes jazz reconnaissables avant de dériver vers des territoires plus troubles et incertains. Pourtant, même dans ses moments les plus aventureux, le trio ne perd jamais sa cohérence esthétique. Bernstein ne cherche pas l’expérimentation comme geste de provocation. Il tente plutôt d’inventer un nouveau vocabulaire émotionnel.

Même les auditeurs peu familiers du jazz d’avant-garde pourront percevoir la tension humaine qui traverse ces surfaces fragmentées. Sous l’abstraction affleurent le doute, l’instabilité, la mélancolie, mais aussi une beauté fugace.

Ce qui rend finalement ResoNation Trio si captivant réside dans cette impression permanente de mise à nu. La musique avance comme sur un fil, dans un équilibre précaire. Par moments, elle prend une dimension presque cinématographique, voire chorégraphique, tant les rythmes se heurtent puis se dissolvent dans l’espace ouvert. On imagine facilement des danseurs répondre à ces textures mouvantes et à ces déséquilibres, tant l’écriture de Bernstein appelle constamment l’interprétation physique.

Plutôt que d’offrir des résolutions confortables, l’album invite l’auditeur à demeurer au cœur de l’incertitude. Certains y verront une expérience exigeante. D’autres, une forme de liberté.

Une chose demeure certaine: Steven Bernstein continue d’explorer de nouveaux territoires artistiques avec une conviction rare, rappelant que le jazz reste capable de se réinventer lorsqu’il est confié à des musiciens prêts à repousser ses frontières sans jamais renoncer à sa profondeur émotionnelle.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 18th, 2026

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To buy this album https://stevenbernstein.bandcamp.com/album/resonation-trio-ultra-resonance
2 CD-set
“Limited Edition” 180-Gram 2-LP Double Album

Website

Musicians: Steven Bernstein ‘ResoNation Trio’
Steven Bernstein – Trumpet, G Trumpet, Flugelhorn
Scott Colley – Acoustic Bass
Nasheet Waits – Drums

Track Listing :
1.Turf
2.Pettiford
3.Two Shakes
4.Woodstock
5.August 3
6.West
7.Mammoth
8.Question
9.South
10.Sitting
11.Scotty Hard & Steven Bernstein – Argon
12.Scotty Hard & Steven Bernstein – Erbium
13.Scotty Hard & Steven Bernstein – Chromium
14.Scotty Hard & Steven Bernstein – Vibranium
15.Scotty Hard & Steven Bernstein – Rubidium
16.Scotty Hard & Steven Bernstein – Titano
17.Scotty Hard & Steven Bernstein – Radon
18.Scotty Hard & Steven Bernstein – Niobium

Musicians:
Steven Bernstein – Trumpet, G Trumpet, Flugelhorn
Scott Colley – Acoustic Bass
Nasheet Waits – Drums

All compositions by Steven Bernstein (Spanish Fly Music, ASCAP)
Except “Sitting on Top of the World” by Walter Vinson & Lonnie Chatman (Public Domain)
Recorded & Mixed by Andy Taub, Brooklyn Recording
Assistant Engineer: Sam Wahl
Mastered by Gene Paul at DB Plus Digital Services
Produced by Steven Bernstein