| Jazz |
Résumé: Le pianiste David Janeway livre un enregistrement live d’une rare élégance aux côtés de Billy Hart et Robert Hurst, faisant dialoguer la grande tradition du trio jazz avec une émotion contemporaine d’une profonde humanité sur Live at the Blue Llama.
Avec Live at the Blue Llama, David Janeway ravive l’esprit intemporel du trio jazz
Une chaleur douce enveloppe Ann Arbor en cette soirée d’été. Dans la salle feutrée du Blue Llama Jazz Club, les conversations s’atténuent peu à peu tandis que les lumières baissent. Quelques verres s’entrechoquent discrètement, les musiciens échangent un regard, puis l’atmosphère bascule presque instantanément. À ce niveau d’interprétation, le jazz ne se contente plus de divertir. Il transforme l’espace.
Paru au début du mois, Live at the Blue Llama saisit précisément cette sensation fragile et précieuse, ce moment où la spontanéité, l’élégance et des décennies d’expérience commune se fondent dans une musique profondément humaine.
Magnifiquement enregistré et mixé, l’album présente le pianiste David Janeway dans une formule en trio qui semble hors du temps, sans jamais céder à la nostalgie. On y retrouve un jazz classique dans ce que le terme possède de plus noble : le swing, le lyrisme, l’écoute collective. Mais l’ensemble est interprété avec une telle finesse et une telle conviction qu’il devient difficile de résister à son pouvoir de séduction.
Il s’agit du troisième enregistrement en trio de Janeway pour SteepleChase Records, et la relation entre les musiciens dépasse désormais largement la simple complicité technique.
Au fil des années, Janeway a construit des liens musicaux profonds avec Billy Hart, figure majeure du jazz contemporain reconnue par le National Endowment for the Arts, ainsi qu’avec Robert Hurst, autre musicien originaire de Detroit avec lequel il jouait déjà au début des années 1980. Pourtant, la véritable force de ce trio ne réside pas uniquement dans sa configuration. L’histoire du jazz regorge de trios pour piano. Ce qui distingue celui-ci tient au poids du vécu que chacun des musiciens porte dans son jeu : des décennies de tournées, d’improvisations, d’écoute mutuelle, d’adaptation constante devant un public.
À l’écoute de leurs précédents enregistrements, cette expérience commune apparaît immédiatement. La cohésion ne semble jamais fabriquée ou répétée mécaniquement. Elle s’est construite lentement, au fil du temps.
Sur cet album, le trio privilégie principalement des compositions écrites par d’autres musiciens, un choix qui prend tout son sens lorsqu’on considère le parcours artistique de Janeway. Le pianiste s’est formé dans un environnement où la transmission, le groove et l’esprit collectif étaient indissociables de la musique elle-même.
Adolescent, il découvre les artistes qui façonneront durablement son identité musicale. Il assiste d’abord à un concert d’Oscar Peterson au mythique Baker’s Keyboard Lounge de Detroit. Peu après, il rencontre l’univers du groupe The Creative Profile, fortement influencé par John Coltrane et dirigé par le trompettiste Marcus Belgrave aux côtés du saxophoniste ténor Sam Sanders. Ces expériences redéfinissent alors entièrement sa trajectoire artistique, l’inscrivant dans la grande tradition du jazz de Detroit, une école attachée à préserver l’individualité tout en demeurant solidement ancrée dans l’héritage du genre.
Mais pour atteindre un tel niveau d’expression, l’héritage ne suffit jamais. La passion devient essentielle.
À l’écoute de Live at the Blue Llama, on pense inévitablement aux grands enregistrements d’Oscar Peterson, d’Duke Ellington et à d’autres figures majeures de l’âge d’or du jazz. Le trio de Janeway connaît parfaitement cette histoire. Pourtant, ce qui rend l’album particulièrement captivant tient à la manière subtile dont des sensibilités contemporaines émergent sous cette structure traditionnelle. L’album ne cherche jamais à reproduire le passé. Il prolonge simplement le langage du jazz.
Cet équilibre délicat se révèle davantage encore après plusieurs écoutes. La voix compositionnelle de Janeway apparaît progressivement, dans une forme de dramaturgie discrète et de retenue émotionnelle. Sa personnalité affleure tout au long du disque, mais peut-être avec encore plus d’intensité dans l’interprétation de “Gardena” de Peacock.
Le jeu de Billy Hart n’écrase jamais le dialogue. Au contraire, le batteur modèle l’espace musical par de légers accents rythmiques et des textures mouvantes, tandis que Robert Hurst maintient une ligne de basse à la fois ancrée et fluide. Janeway répond avec un phrasé presque conversationnel, laissant les silences et les respirations devenir une partie intégrante de la mélodie. Le résultat ressemble moins à une démonstration de virtuosité qu’à une leçon d’écoute collective.
Il y a quelque chose de profondément rassurant à voir des musiciens continuer d’explorer le jazz dans un cadre traditionnel. Cela permet de renouer avec les racines de cette musique alors même que le jazz contemporain poursuit ses expérimentations dans des directions toujours plus vastes. La beauté de ce trio réside précisément dans cet équilibre entre respect de la tradition et mouvement vers l’avant.
Enregistré en public le 15 juin 2024 au Blue Llama Jazz Club, l’album capture trois virtuoses engagés dans un dialogue permanent et spontané. Standards et compositions originales se déploient avec naturel, sans précipitation ni démonstration forcée, laissant la musique respirer avec cette liberté et cette compréhension mutuelle que seules de longues années de collaboration peuvent produire.
La production mérite également d’être saluée. L’enregistrement préserve la chaleur de la salle sans sacrifier le moindre détail. Chaque vibration de cymbale, chaque résonance de contrebasse, chaque nuance du piano demeure parfaitement perceptible. À une époque où de nombreux albums live de jazz paraissent excessivement polis, celui-ci conserve cette immédiateté fragile qui donne tout son sens à la performance vivante.
C’est peut-être là que réside la beauté singulière du jazz. Contrairement à d’autres genres souvent dominés par l’immédiateté ou la jeunesse, le jazz permet aux artistes de s’approfondir tout au long d’une vie entière. Chaque trajectoire suit son propre rythme. Miles Davis, par exemple, semblait parfois avoir plusieurs années d’avance sur son époque avant d’épouser, à d’autres moments, les transformations de son temps. Mais au fil des entretiens, le musicien répétait souvent qu’un véritable jazzman devait comprendre toutes les dimensions de cette musique.
En observant les parcours de David Janeway, Billy Hart et Robert Hurst, on retrouve précisément cette philosophie. Leur jeu porte non seulement une maîtrise technique remarquable, mais aussi une mémoire, une patience et une compréhension profonde d’une tradition suffisamment vaste pour accueillir la transformation.
À bien des égards, Live at the Blue Llama semble prolonger l’esprit durable du jazz de Detroit lui-même, une tradition bâtie sur la discipline, l’individualité et le dialogue collectif. Longtemps après la dernière note, cette présence continue de résonner discrètement dans l’esprit de l’auditeur, comme l’atmosphère persistante d’un grand concert nocturne que personne, dans la salle, ne souhaitait réellement voir s’achever.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 13th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians:
David Janeway: piano
Robert Hurst: bass
Billy Hart: drums
Track Listing :
ALL THE THINGS YOU ARE (Jerome Kern) 6:28
A CHILD IS BORN (Thad Jones) 4:51
FORWARD MOTION (David Janeway) 5:49
SWEET AND LOVELY (Gus Arnheim) 7:07
GARDENIA (Gary Peacock) 7:30
K’S SHUFFLE (David Janeway) 4:40
STAR CROSSED LOVERS (Billy Strayhorn) 6:46
YOU AND THE NIGHT AND THE MUSIC (Arthur Schwartz) 5:47
I SHOULD CARE (Sammy Cahn) 5:38
SEARCH FOR PEACE/BLUES ON THE CORNER (McCoy Tyner) 8:39
