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Résumé: La pianiste et compositrice franco-italienne Milena Granci signe avec To Some Place New un album de jazz profondément cinématographique, où se rencontrent sophistication orchestrale, mélancolie européenne et narration fluide. Une œuvre qui semble dialoguer autant avec Michel Legrand qu’avec Maria Schneider.
Avec To Some Place New, Milena Granci transforme le jazz européen en récit cinématographique
Il existe des albums qui se dévoilent immédiatement, presque avec évidence, et d’autres qui préfèrent avancer lentement, par touches successives, laissant apparaître leur architecture émotionnelle au fil de l’écoute. L’œuvre de Milena Granci appartient incontestablement à cette seconde catégorie.
Pianiste et compositrice franco-italienne revendiquant l’influence de Maria Schneider, Granci évolue pourtant dans un univers qui semble émotionnellement plus proche de celui de Michel Legrand, même si son écriture s’inscrit dans une forme plus ample, plus ambitieuse dans sa construction.
Il suffit d’écouter attentivement les passages instrumentaux pour comprendre où réside le véritable centre de gravité de l’album. Les compositions sont denses sans jamais devenir pesantes, raffinées sans sombrer dans l’affectation. Sous l’apparente douceur des mélodies se cache une écriture harmonique particulièrement élaborée, tandis que les arrangements révèlent une compositrice qui semble toujours penser plusieurs mouvements à l’avance. Chaque transition paraît minutieusement réfléchie. Chaque couleur orchestrale semble choisie non seulement pour sa beauté, mais pour sa fonction narrative.
Avant même que la première note ne retentisse, l’album affirme déjà ses ambitions cinématographiques. La pochette, montrant la pianiste courant à travers la campagne, vue de dos, évoque immédiatement le mouvement, la mémoire, la fuite, peut-être même une forme de renaissance. Il devient difficile de ne pas percevoir ce disque comme une œuvre conceptuelle pensée comme un voyage émotionnel continu plutôt qu’une simple succession de morceaux isolés.
La voix de Granci porte en elle quelque chose de l’atmosphère suspendue qui traversait Les Parapluies de Cherbourg. On y retrouve cette même mélancolie fragile, cette élégance en apesanteur, cette impression étrange que les émotions arrivent toujours légèrement avant les mots. Mais au-delà de ces résonances, l’auditeur découvre surtout une forme musicale plus organique, plus fluide, qui refuse les catégories traditionnelles.
Au cœur du projet se trouve précisément cette volonté de s’éloigner des architectures conventionnelles du jazz. Plutôt que de revenir constamment à des structures thématiques rigides, la musique évolue en permanence, presque comme un flux de conscience déployé en temps réel. Les thèmes réapparaissent, certes, mais transformés, altérés par ce qui les a précédés, à la manière dont les souvenirs changent de forme à mesure qu’un récit progresse.
«Je voulais que la musique se rapproche autant que possible d’une composition continue, avec très peu de répétitions», explique-t-elle. «Lorsque les idées reviennent, elles reviennent transformées, comme des chapitres dans une histoire qui se déploie peu à peu.»
Le morceau-titre, To Some Place New, illustre parfaitement cette philosophie. La pièce débute dans une introspection presque fragile avant de s’ouvrir progressivement vers quelque chose de plus lumineux et apaisé. La transformation demeure subtile, jamais spectaculaire. La musique ne cherche pas à forcer une résolution. Elle préfère se révéler avec patience, couche après couche, laissant l’émotion s’installer naturellement.
Ailleurs, l’album multiplie les instants d’une précision presque cinématographique. Une composition glisse délicatement entre jazz de chambre et écriture classique impressionniste, le piano avançant comme un dialogue hésitant entre deux personnages incapables de dire pleinement ce qu’ils ressentent. Une autre déploie de larges textures orchestrales avant de se retirer brusquement dans un quasi-silence, comme si l’arrangement lui-même respirait. Ces bascules donnent au disque une qualité profondément humaine. La musique semble vivante, imprévisible, rétive à toute formule.
L’influence de Maria Schneider demeure perceptible dans l’ampleur de la pensée orchestrale et dans l’ambition même du cadre compositionnel. Les œuvres de Schneider auraient profondément marqué Granci durant ses années de conservatoire. Pourtant, là où Schneider construit souvent ses pièces autour d’un axe thématique très affirmé, Granci adopte une approche différente. Ses compositions ressemblent davantage à des scènes reliées entre elles, comme dans un film, unies moins par des motifs récurrents que par une continuité émotionnelle et un regard artistique cohérent.
L’un des moments les plus marquants du disque surgit dans Paris Gagne, où l’accordéon de James Pettinger transporte presque l’auditeur dans les salles de danse enfumées et les rues étroites du Paris d’après-guerre. L’atmosphère devient intensément visuelle, presque tactile. On croit apercevoir les reflets des réverbères sur le pavé mouillé pendant que des conversations lointaines se dissipent dans la nuit.
L’intimité du disque joue également un rôle essentiel dans sa réussite. Malgré la richesse des orchestrations, Granci ne laisse jamais les arrangements écraser le cœur émotionnel de sa musique. Même dans ses moments les plus expansifs, l’album conserve cette sensation rare d’assister à une confidence murmurée dans un coin de la pièce. Cet équilibre entre ampleur et vulnérabilité constitue sans doute l’une des plus grandes forces du projet.
C’est précisément là que l’album devient fascinant à plusieurs niveaux. Milena Granci arrive aujourd’hui dans une scène jazz londonienne déjà dominée par des figures majeures comme Ezra Collective, Nubya Garcia ou Shabaka Hutchings, artistes qui ont profondément redéfini le jazz britannique contemporain à travers les rythmes urbains et les influences multiculturelles. Pourtant, Granci suit une trajectoire sensiblement différente. Sa musique apparaît moins urbaine, moins centrée sur le groove, davantage préoccupée par les atmosphères, les couleurs orchestrales et la continuité émotionnelle. Une singularité qui pourrait bien devenir sa principale force dans un paysage désormais très dense.
Au Royaume-Uni, cette forme de jazz orchestral nourrie d’esthétique européenne pourra sembler rafraîchissante, voire novatrice. En France, elle s’inscrit peut-être davantage dans une tradition artistique déjà profondément ancrée dans l’imaginaire culturel.
Les publics anglo-saxons ont depuis longtemps manifesté une fascination particulière pour certaines esthétiques du jazz européen, peut-être parce que leurs structures harmoniques et leur sens du récit apparaissent souvent plus impressionnistes, moins prévisibles rythmiquement que leurs équivalents américains. Ayant évolué entre cultures musicales européennes et américaines, on comprend aisément les deux sensibilités. Les auditeurs réagiront finalement selon leur propre rapport à la musique.
Une chose demeure cependant incontestable : le plaisir d’écoute que procure cet album. Voilà une musique qui invite davantage à l’immersion qu’à l’analyse, même si sa profondeur compositionnelle récompense largement l’attention. Pour les auditeurs attirés par un jazz flirtant avec les textures classiques, les récits cinématographiques et les atmosphères émotionnelles soigneusement sculptées, To Some Place New propose une expérience élégante, intelligente et discrètement envoûtante.
Une fois l’album terminé, ce qui persiste n’est pas nécessairement une mélodie ou une phrase précise, mais plutôt une sensation diffuse. Celle d’avoir traversé un paysage de souvenirs qui ne s’expliquent jamais totalement, tout en demeurant émotionnellement d’une grande justesse. Comme cette silhouette disparaissant dans la campagne sur la pochette du disque, Milena Granci semble moins chercher à atteindre une destination précise qu’à saisir la beauté fragile du mouvement lui-même.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, May 8th, 2026
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Musicians :
Milena Granci: piano, compositions
Aitzi Cofre Real: vocals
James Pettinger: accordion
Harry Toulson: alto sax
Ali Watson: double bass
Ollie Peszynski: drums
Track Listing :
1. Floating
2. When You Feel Like It
3. Maria’s Song
4. Different Road
5. To Some Place New
6. A Journey Home
7. Remembering John
8. Lament
Choir track 1: Everyone
Backing vocals track 4: Aitzi and Milena
Photography: Camille Lemoine
Graphic Designer: Giulia Cavallini
Recorded at Porcupine Studios by Nick Taylor
Mixed and Mastered by Alex Killpartrick
