Interview de Emie R Roussel, compositrice & pianiste

Interview de Emie R Roussel, compositrice & pianiste

Interview de Emie R Roussel, compositrice & pianiste

par Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio

May 2026

Photo: Yvan Couillard

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Emie R Roussel, le piano comme territoire intérieur

Il existe, dans certaines trajectoires musicales, une sorte d’évidence qui ne fait ni disparaître le doute ni l’effort. Celle d’Emie R Roussel fait partie de cette catégorie rare où la précocité ne veut pas dire que tout est simple, où l’héritage ne permet jamais d’éviter le travail. Elle a grandi dans un environnement rempli de musique, avec un père pianiste de jazz, et elle aurait pu choisir un chemin tout tracé. Mais ça ne saisit pas ce qui, chez elle, relève moins d’un héritage que d’une conquête.

Depuis plusieurs années, elle façonne au sein de son trio une musique vivante, tendue entre écriture et liberté, rigueur et respiration. De scène en scène, jusqu’à des rendez-vous européens comme JazzAhead, son nom s’est imposé, non comme une promesse, mais comme une présence. Une voix.

Parce que, justement, il s’agit de ça : trouver une voix, la faire entendre, puis la transformer sans jamais la renier. Son dernier album, Terr, en porte la trace, celle d’un déplacement, presque d’un basculement. Comme s’il fallait, après avoir creusé un long sillon, en sortir d’un coup, ouvrir d’autres espaces.

Dans cet entretien, on parle de mémoire, de silence, de collectif, et de ce qui, dans la musique, échappe toujours aux mots.

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Thierry De Clemensat: Vous souvenez-vous du premier contact avec le piano, pas seulement le geste, mais ce que ça a éveillé en vous?

Emie R Roussel: Venant d’une famille de musiciens, la musique a toujours fait partie de ma vie. Évidemment nous avions un piano à la maison et très jeune j’étais déjà très intéressée par l’instrument. Et comme l’important était d’abord de s’amuser, au départ, avant même d’apprendre de façon plus concrète, l’instrument était pour moi un jeu. Avec le temps, c’est devenu un jeu avec des possibilités infinies et une part très importante de ma vie.

Thierry De Clemensat: Entre cette première rencontre et aujourd’hui, quels chemins avez-vous pris? Quels ont été les passages obligés, les zones de résistance, les moments de bascule?

Emie R Roussel: J’ai eu la chance d’avoir des cours très jeune avec mon père. Au départ plus en classique, ce qui est un passage essentiel puisqu’on place alors la technique instrumentale. J’ai poursuivi comme ça jusqu’à 12 ans avec d’autres professeurs également. J’avais alors fait une audition pour le Conservatoire. Malheureusement je me suis retrouvée en cinquième place sur une possibilité de quatre nouveaux élèves. Ça m’a alors tellement démotivée que je n’ai pas touché au piano durant deux ans. J’ai fait un peu de trompette dans l’harmonie scolaire mais rien de très poussé. Pendant ces années, mon père ne cessait de me répéter «Tu n’as pas envie de recommencer à jouer? Mais pas en classique, je te montrerais tes accords, comment improviser.» J’ai fini par me laisser convaincre et ça a été une véritable révélation. Au bout du compte, ce refus au Conservatoire avait été une bénédiction. Je n’étais pas assez passionnée par le piano classique pour véritablement pousser ça au maximum. Probablement que si j’avais été acceptée, je ne ferais plus de musique maintenant. Cependant, dans le jazz je me suis trouvée. Le jazz m’a amené une compréhension musicale qui donne ensuite une liberté phénoménale. C’est ce qui m’a conquis. Dès le milieu du secondaire je pratiquais au moins deux heures par jours. Je manquais même parfois des cours pour aller au local de musique! Ça a été véritablement un moment charnière. J’ai par la suite poursuivi mes études au collège et à l’Université.

Thierry De Clemensat: Composer, ça suppose souvent un moment de retrait. Comment cette nécessité s’est imposée à vous? Et que reste-t-il, aujourd’hui, de vos premiers essais d’écriture?

Emie R Roussel: Souvent une idée peut me venir lorsque je commence à jouer le matin. Je n’ai généralement pas vraiment le temps de m’y poser à ce moment-là mais j’enregistre l’idée sur mon téléphone. Lorsque j’ai le temps, je ressors alors cette bride de composition et la développe. Il y a certaines idées de compositions que je n’ai jamais terminées et c’est tout à fait correct aussi. Si je le sens, je vais pousser la chose plus loin mais j’essaie de ne pas forcer les choses non plus. J’ai eu la chance de faire un cours de composition à l’Université dans lequel nous avions à composer une pièce par semaine, donc un total de trente pièces en fonctions des nouveaux éléments abordés en classe. Je crois que ça m’a forcé à tenter des choses plutôt que de rester face à une page blanche. L’idée de ne pas attendre l’inspiration divine, quoi! Quelques-unes de ces compositions se sont retrouvées sur mon premier album «Temps inégal» sorti en 2010.

Thierry De Clemensat: Le trio apparaît comme un espace contraint mais aussi ouvert. Comment cette forme a-t-elle trouvé sa place dans votre parcours?

Emie R Roussel: Le trio m’est toujours apparu comme la parfaite formation pour avoir de la liberté mais en même temps avoir des options de sonorités et de textures sonores. C’est un terrain de jeu vraiment intéressant. On a poussé la recherche encore plus loin cette fois avec les options supplémentaires que nous offraient le mix Atmos. Plusieurs «overdubs» ont été faits pour démultiplier les couches sonores. En plus d’avoir mixé en format immersif, certaines prises de son ont été déjà disposées dans l’espace sonore lors de la captation. Par exemple, nous avons travaillé avec un kit double pour la batterie. Un standard et l’autre placé à l’arrière du batteur. Ça positionnait alors déjà dans l’espace les éléments principaux de la batterie plus à l’avant et de petits effets de surprise à l’arrière.

Thierry De Clemensat: Choisir ses partenaires, c’est aussi choisir une façon d’exister en musique. Comment ces rencontres se sont-elles faites?

Emie R Roussel: Ça s’est fait très simplement. Nous nous sommes rencontrés au Festi Jazz de Rimouski au Québec. Je les avais alors entendus jouer avec d’autres groupes et j’avais beaucoup aimé leur jeu. Je les ai contactés et nous avons commencé à jouer ensemble. Rapidement, un premier album a été produit. Il s’agissait de «Transit» auquel s’était aussi greffé le Quatuor St-Germain.

Thierry De Clemensat: Entre solitude et partage, comment la musique circule? À quel moment devient-elle collective?

Emie R Roussel: Comme ça fait longtemps que nous travaillons ensemble, lorsque j’écris j’ai déjà en tête le jeu de mes collègues. Même si cette étape se fait en solo il y a malgré tout un reflet de leur influence dans la composition. Tout le monde contribue aussi aux arrangements, ce qui rend le tout encore plus collectif et permet un réel partage.

Thierry De Clemensat: En écoutant votre discographie, il y a une évolution qui se dessine, presque en filigrane, jusqu’à Terr où quelque chose s’affirme plus clairement. Comment décririez-vous ce mouvement?

Emie R Roussel: C’est quelque chose d’assez difficile de trouver notre propre «son», notre signature musicale. Je crois que d’album en album notre identité s’est forgée. Mais tout en gardant notre personnalité musicale, nous devons trouver le moyen d’évoluer et d’aller toujours plus loin. Pour cet album, je crois que le temps (cinq ans depuis le dernier album) et les expériences musicales vécues par chaque membre du trio ont permis de pousser plus loin la proposition musicale et sonore.

NDR: Retrouvez la chronique de l’album Terr sur Paris-Move, ICI
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Thierry De Clemensat: L’acquisition d’un studio d’enregistrement marque souvent un tournant. Pour vous, est-ce la suite logique de l’écriture ou un espace à part?

Emie R Roussel: L’acquisition même est interreliée avec le trio. C’est lors de l’enregistrement de «Rythme de passage» en 2019 qu’on a connu le studio grâce Dominic, le batteur. De fil en aiguille, mon conjoint et moi avons appris que le propriétaire pensait vendre. Il voyait en nous la parfaite relève. Tous deux musiciens, mon conjoint étant aussi ingénieur sonore, nous avions le profil pour continuer de faire vivre ce superbe lieu. C’est donc arrivé de façon inattendue mais après près de cinq ans, nous pouvons assurément affirmer que l’aventure en valait le coup! En plus de nos propres projets nous accueillons beaucoup de projets et de musiciens d’horizon variés. Ça nous permet également de rencontrer et de collaborer avec de nouvelles personnes.

Thierry De Clemensat: Dans votre musique, qu’essayez-vous de retenir, et qu’essayez-vous de laisser filer?

Emie R Roussel: Je ne réfléchis pas vraiment à ces aspects. J’essaie plutôt de partager une musique sentie et sans contrainte. Je pense que ça amène une sincérité et une vérité dans la musique.

Thierry De Clemensat: L’improvisation est-elle pour vous une prise de risque ou un retour à l’essentiel?

Emie R Roussel: Pour moi, l’improvisation c’est ce qui m’a fait revenir à la musique. La possibilité de pouvoir comprendre comment la musique est construite pour ensuite librement s’exprimer est un des aspects les plus beaux pour moi. En groupe, c’est aussi le plaisir d’un dialogue toujours unique qui s’exprime.

Thierry De Clemensat: Vos influences sont-elles encore visibles, ou se sont-elles fondues dans votre propre langage?

Emie R Roussel: Comme on est la somme de nos influences je crois qu’elles sont encore visibles mais je crois aussi avoir trouvé aussi ma signature musicale personnelle. Au-delà de nos modèles, c’est aussi les gens avec lesquels ont collabore qui ont un impact sur notre façon d’aborder la musique. C’est donc quelque chose qui est en perpétuelle évolution et qui n’est pas figé dans le temps.

Thierry De Clemensat: Le public, par sa présence silencieuse ou attentive, change-t-il votre façon de jouer?

Emie R Roussel: Ça a un impact assurément. Si on sent l’énergie des gens, on sera nous aussi entraîné dans cette fougue. À l’inverse on pourrait être plus introspectif avec un public très attentif. Mais ça se passe dans les deux sens. Je crois que notre jeu influencera aussi la réaction du public. Ça rend chaque concert unique et c’est là une partie du plaisir qu’on en retire.

Thierry De Clemensat: Y a-t-il dans votre parcours un moment où tout aurait pu basculer autrement?

Emie R Roussel: Au moment où j’ai arrêté le piano classique j’aurais pu bifurquer complètement vers autre chose. Mon père y a été pour beaucoup dans ce retour à la musique, mais cette fois en jazz. J’ai bien fait de me laisser convaincre. 😉

Thierry De Clemensat: Et aujourd’hui, vers quels paysages, musicaux ou intérieurs, avez-vous envie d’aller?

Emie R Roussel: J’essaie de ne pas trop contrôler cet aspect. J’ai eu plusieurs opportunités ces dernières années dans des univers où je n’aurais jamais pensé mettre les pieds. Ces occasions sont hyper formatrices et intéressantes et nous permettent d’évoluer. Comme j’aime beaucoup l’eau, la mer, les lacs, je dirais que je me laisse porter par la vague!

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