| Blues-Rock, Funk, Soul |
Présenter le Carmen Ratti Band revient peu ou prou à établir l’état des lieux (heureusement non exhaustif) de la scène blues de la baie de San Francisco en ce début de millénaire. En effet, depuis son leader (dont les états de services incluent des prestations auprès de Rockin’ Johnny Burgin, Lynwood Slim, Lara Price, Jonn Del Torro Richardson, Steve Freund, AC Miles et autres GiGi Amos) jusqu’à sa section rythmique (le bassiste Steve Hazlewood œuvra notamment auprès des légendaires Luther Tucker, Ron Hacker, Michael Osborn et Elvin Bishop, tandis que le batteur Randy Hayes tourna avec des sommités telles que Chris Cain, Charlie Musselwhite, Laura Chavez, Tommy Castro et Debbie Davies), on ne se trouve manifestement pas en présence de perdreaux de l’année. Avec un pedigree courant de Bonnie Raitt à Robben Ford (en passant par Taj Mahal, Todd Rundgren, Boz Scaggs, Eddie Money, James Cotton, Otis Clay, Carla Thomas, Syl Johnson, Elvin Bishop et Little Anthony & The Imperials), leur claviériste, Tony “Macaroni” Lufrano, n’est d’ailleurs pas en reste, et quant à leur front-woman et lead singer depuis 2019, Jill Dineen, après s’être immergée dès sa plus tendre enfance dans la vaste collection de disques de son DJ paternel, elle débuta sa carrière de chanteuse au sein de Nora Blue, formation blues-rock de Caroline du Nord influencée par le Chicago blues (album “Wish You Were Mine”), avant de former son propre band éponyme, le Jill Dineen Band (deux autres LPs à leur actif), puis de revenir à son San Francisco natal pour s’y joindre à Carmen Ratti. Elle s’est également produite entre-temps auprès de lascars tels que Bob Margolin, Marcus King, Bob Corritore, Mac Arnold et Albert Cummings. Après un premier album en 2021, (“The Road Back”, enregistré aux fameux studios Greaseland de San Jose, sous la houlette de leur taulier, le légendaire Kid Andersen), puisque l’on ne change pas une équipe qui gagne, le combo a remis cela l’an dernier en reconduisant la même formule. Significativement, le tandem Ratti-Dineen compose l’intégralité de ces dix plages, et le lascivement funky “No Delusion” introductif dévoile d’emblée les principaux atouts du band: une chanteuse d’une stature et d’un coffre effectivement impressionnants, backée par un gang au groove et à la mise en place non moins infaillibles. Manifestement rodés par quelques centaines de gigs, nos amis enchaînent avec le plus enlevé “Get In Line”, où le Carmen en question se fend d’un de ses soli aussi précis et foudroyants que concis (de ceux qui établissent la marque des authentiques spadassins), tandis que derrière lui, la section rythmique et l’orgue Hammond de Lufrano ancrent le tout entre le rhythm n’ blues sudiste de la fin des sixties et le répertoire de la Joplin de “Kozmic Blues”. Ce rapprochement avec la regrettée Pearl se confirme sur la languide et sensible plage titulaire (dont la régulière du Kid, Lisa Leuschner Andersen, assure les chœurs), où la guitare de Ratti rivalise de subtilité avec le clavier de Lufrano. Une extended version de cette plage figure en bonus final, et permet d’en apprécier le déroulé jusqu’à son terme. Sur le déterminé “I Can See”, Jill rejoint les sommets d’expressivité de la non moins regrettée Etta James (on y songe notamment à “Tell Mama”), tandis que l’également funky (mais néanmoins sensible) “Riley” instrumental épouse le pattern (et le feeling) du “Thrill Is Gone” de BB King : les six cordes de Ratti y dialoguent avec l’orgue à Leslie où officie un Lufrano décidément impérial en pareil registre. Dans la veine de maints classiques d’Irma Thomas, Aretha et Ray Charles, le gospel-soul number “Blessing In The Blues” renoue avec le spiritual R&B des early-sixties, procurant à Jill une nouvelle occasion de démontrer son aisance en ce domaine. Plus proche du “Born Under A Bad Sign” de William Bell et Booker T, le funky blues-rock “Coming Down” n’aurait quant à lui pas déparé sur le “Goodbye” de Cream (ni sur le “Tons Of Sobs” de Free), et Lufrano y livre un solo d’orgue à faire pâlir les Brian Auger et autres Stevie Winwood d’alors, tandis que les cordes vocales de Jill y confessent l’héritage d’une Grace Slick pas encore noyée dans les excès, et que celles du manche de Ratti témoignent à leur tour d’un bagage contemporain. Ce dernier chante lui-même son propre “About You”, où il se distingue davantage par ses choruses guitaristiques qu’au micro (il est vrai que la comparaison avec le timbre de Jill ne joue pas en sa faveur), tandis que l’ami Tony en profite pour assaisonner le tout d’un nouveau solo façon Jimmy Smith. Le swinguant et rêveur instrumental “Uncle Joe” apporte une respiration salutaire (au fil de laquelle Lufrano, passé au piano, rivalise de goût et de finesse avec le Chuck Leavell période Allman et Sea Level, tandis que Carmen en fait autant avec d’autres grands stylistes tels que Danny Gatton et Roy Buchanan), avant que Jill ne reprenne les affaires avec son “Pretty Good Man” final, low-down mid-tempo blues où elle harangue son audience avec l’aplomb de la bateleuse consommée qu’elle s’avère. Ses comparses se montrent à la hauteur de l’enjeu, concluant ainsi avec panache un album des plus recommandables.
Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co
PARIS-MOVE, April 20th 2026
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