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Ron Wilkins transforme sa survie au Covid en un album de jazz-funk lumineux, célébrant la résilience
À la fois enjoué et profondément émouvant, porté par une pulsation souple de jazz-funk, cet album s’attache à explorer l’un des moments les plus fragiles et déterminants de la pandémie de Covid-19. Pour beaucoup, cette période fut synonyme de rupture, de peur et d’isolement; pour les artistes brutalement coupés du monde, elle est devenue une confrontation prolongée à soi-même, parfois dévastatrice, parfois étonnamment féconde. Ici, elle donne naissance à une œuvre d’une remarquable clarté émotionnelle, transformant une catastrophe intime en une proposition musicale discrètement radieuse.
Au cœur du projet se déploie une histoire aussi invraisemblable qu’éprouvante. Au début des confinements, Ron Wilkins se produisait au Texas avec la troupe de la comédie musicale de Broadway Aladdin. Lorsque la production fut brutalement interrompue, il choisit de rester auprès de sa mère au Texas plutôt que de rentrer à New York, un choix qui, rétrospectivement, prend une portée considérable. En avril 2020, il commence à se sentir malade, sans mesurer encore la gravité de son état. S’engage alors une chute rapide et brutale: retrouvé en état d’hypoxie, inerte, il est transporté en urgence à l’hôpital. Intubé dès son arrivée, il ne reprendra conscience des événements qu’un mois plus tard. Il se réveillera au bout de 32 jours de coma artificiel, puis mettra encore 37 jours à retrouver une respiration autonome.
La dissonance d’une telle expérience échappe presque à l’entendement. S’endormir et se réveiller plus d’un mois plus tard avec le sentiment que seules quelques heures se sont écoulées revient à vivre une distorsion radicale du temps. Pour Wilkins, ces 32 jours se sont comme contractés en un instant. Pour ses proches, en revanche, le temps s’est étiré jusqu’à devenir insoutenable. Pour sa famille, et en particulier pour sa compagne Rebecca Patterson, chaque seconde s’est dilatée, lourde d’angoisse et d’incertitude. L’épreuve fut collective, bien que vécue dans des temporalités irréconciliables.
De telles expériences redessinent inévitablement les contours d’une existence. À mesure qu’il retrouvait ses forces, Wilkins a dû non seulement se rétablir physiquement, mais aussi réapprendre à habiter le quotidien: respirer, bouger, exister dans un monde qui, sur bien des plans, avait continué sans lui. Dans cet espace fragile et incertain, la musique est revenue, non plus seulement comme métier, mais comme nécessité. Elle est devenue un moyen de reconquérir une forme d’activité, de mesurer le progrès, de transformer la survie en expression.
Ce qui frappe peut-être le plus dans cet album, ce n’est pas qu’il naisse du traumatisme, mais qu’il refuse d’en être prisonnier. Chaque étape du rétablissement est envisagée comme une victoire, et cette progression difficile irrigue l’ensemble de la musique.
Il en résulte un disque intensément vivant. Joyeux, non pas au sens naïf ou dans l’évasion, mais dans une forme assumée, presque défiante. L’humour y affleure également, intégré au tissu même des compositions, apparaissant dans des échanges ludiques et des détours inattendus qui allègent sans jamais affaiblir la densité émotionnelle.
Cet équilibre est particulièrement sensible dans l’écriture des trombones, qui acquièrent une présence presque théâtrale. Ils ne sont pas seulement des instruments, mais des voix, des personnages engagés dans une conversation, tantôt espiègles, tantôt méditatifs, toujours attentifs aux variations du paysage émotionnel. Leur phrasé oscille entre gravité et légèreté, ancrant les compositions tout en les projetant vers une dimension plus ample.
Plutôt que de s’attarder sur les moments les plus sombres de la maladie et de l’incertitude, l’album choisit un autre regard. Il devient avant tout une ode à la vie, une affirmation de vitalité après la fragilité. Certains passages portent une double résonance, entre le poids de ce qui a été traversé et l’ouverture vers ce qui pourrait advenir. Mais jamais la musique ne cède au désespoir. Elle reste portée par un mouvement de projection, par cette conviction silencieuse que la vie, une fois retrouvée, doit être pleinement vécue.
Au-delà de son propos, l’album impressionne par son architecture musicale. L’ensemble, de grande dimension, est dirigé avec précision et imagination, dans des arrangements à la fois denses et fluides, laissant place à l’expression individuelle comme à la cohérence collective. La section rythmique installe une assise solide, résolument groove, sans jamais enfermer la musique dans un cadre trop strict, conférant à l’ensemble une accessibilité sans renoncer à la profondeur. L’investissement des musiciens est palpable, comme si chacun portait pleinement les enjeux artistiques et émotionnels du projet.
Pourtant, malgré ses qualités techniques, l’impact de l’album tient à quelque chose de plus insaisissable. Au fil de l’écoute, il devient difficile de dissocier la force du récit de la beauté de son exécution. Les deux dimensions se répondent et se nourrissent. Le récit donne à la musique sa gravité; la musique, en retour, élargit ce récit jusqu’à lui conférer une portée universelle, au-delà de l’expérience singulière.
Dès les premières mesures, l’auditeur est entraîné dans une vaste fresque musicale, portée par une assurance tranquille. La production reflète cette même maîtrise: équilibrée, lisible, pleinement aboutie, sans surcharge ni retrait. Chaque élément semble nécessaire, participant à la cohérence d’un ensemble profondément expressif.
S’il fallait retenir une portée plus large de cet album, ce serait peut-être celle-ci: rappeler la capacité du jazz à accueillir la complexité, à embrasser les contradictions sans chercher à les résoudre trop vite. Une forme capable de contenir à la fois joie et douleur, humour et gravité, intimité et ampleur. Ici, elle devient le vecteur d’une transformation autant que d’un récit.
Au final, ce qui demeure n’est pas seulement le souvenir de ce qui a été enduré, mais le sentiment de ce qui a été reconquis. Une musique qui ne détourne pas le regard de la fragilité, mais ne s’y enferme pas non plus, et qui s’élance, au contraire, vers une lumière possible, portée par la conviction qu’après les épreuves les plus dures subsiste toujours la possibilité du renouveau, du lien, et d’une vie pleinement habitée.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 13th 2026
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Musicians :
Rebecca Patterson – trombone
Ron Wilkins – trombone
Alex Pope Norris – trumpet
Seneca Black – trumpet
Freddie Hendrix – trumpet
Raul Agraz – trumpet
Ed Neumeister – trombone
Eric C. Davis – French horn
Ron Blake – tenor sax
Zac Zinger – Bansuri, EWI
Carl Maraghi – baritone sax
Aaron Heick – soprano and alto sax
Mike King – piano
Jeff Barone – guitar
Boris Kozlov – bass
Ray Marchica – drums
Choe Holgate – vocals
Julie Benko – vocals
Erica Seguine – conductor
Track Listing :
Covid Suite I. Big City Livin’
Covid Suite II. Comatose Dreams and Nightmares
Covid Suite III. Awaken and Allevia
Covisd Suite IV. The Sleeper Has Awaken
Sulk City
Near East
Waltz Someday
Like and Brother
Recorded and mixed by John Kilgore
Mastered by Alan Silverman
