| Jazz |
Résumé: Un enregistrement live inédit de 1975 révèle Yusef Lateef au sommet de son art, mêlant jazz et influences globales dans une parution majeure de Resonance Records.
Yusef Lateef à son apogée: un saisissant enregistrement live de 1975 exhumé par Resonance Records
Un cri de anche s’élève dans l’air, perçant, en quête, presque archaïque, avant de se déposer dans un groove à la fois enraciné et affranchi. Ainsi s’ouvre le quatrième et dernier album publié ce mois-ci par Resonance Records; s’il a été réservé pour la fin, c’est peut-être qu’il s’impose comme le plus captivant de la série.
Le saxophoniste et flûtiste Yusef Lateef, disparu en 2013, demeure l’un des architectes les plus discrets et pourtant décisifs de ce que l’on nommera plus tard le world jazz. Bien avant que l’expression ne s’impose, Lateef intégrait à son langage des instruments non occidentaux, hautbois, shenai, flûte de bambou, ainsi que des systèmes modaux issus des traditions moyen-orientales, asiatiques et africaines. Il n’en résultait pas une fusion au sens commercial, mais une langue profondément personnelle, exploratoire, qu’il qualifiait lui-même de «musique autophysiopsychique», enracinée dans la totalité de l’expérience humaine.
Cet enregistrement live, jusqu’alors inédit, capte Lateef au sommet de ses moyens, au milieu de l’année 1975. À la tête d’un quatuor remarquable, le pianiste Kenny Barron, le contrebassiste Bob Cunningham et le batteur Albert ‘Tootie’ Heath, il se produit au Jazz Showcase, club emblématique de Chicago fondé par Joe Segal. Dès les premières mesures, l’ensemble déploie une autorité fluide: les harmonies miroitantes de Barron soutiennent les lignes exploratoires de Lateef, Cunningham ancre le groupe avec une souplesse retenue, tandis que Heath impulse une dynamique à la fois subtile et insistante.
La qualité sonore frappe par sa tenue. L’édition en trois CD conserve une remarquable homogénéité du début à la fin. Malgré son origine analogique, aucune perte de fidélité perceptible: l’enregistrement restitue chaleur, clarté et présence, plaçant l’auditeur au cœur de la salle. On n’entend pas seulement les notes, mais l’air qui les entoure, le souffle dans l’instrument, la résonance du bois et des cordes.
«Yusef Lateef était, et demeure, une légende, une figure majeure dans l’histoire de cette musique», souligne le producteur Zev Feldman. «C’était un artiste extraordinaire. J’ai toujours été frappé par sa manière de naviguer entre conventions établies et expérimentation, passant avec aisance d’un style à l’autre.» Feldman évoque également une curiosité sans relâche: «Il avait une soif inextinguible de savoir. Tout ce qu’il faisait reflétait cette quête.»
Ce goût pour l’exploration sans frontières n’était pas propre à Lateef, mais emblématique d’un moment culturel plus large. Les années 1970 ont favorisé une fluidité des identités artistiques. Des figures comme Andy Warhol circulaient librement entre disciplines, brouillant les frontières entre art savant, culture populaire et célébrité. Dans le jazz, une ouverture comparable prévalait. Lateef, aux côtés de contemporains tels que Ahmad Jamal, Mal Waldron et Joe Henderson, embrassait un horizon créatif où les limites stylistiques perdaient de leur pertinence.
Le lien entre Feldman et Lateef remonte à ses années de radio universitaire. «Il m’envoyait des copies promotionnelles de ses albums, et nous avions de très belles conversations», se souvient-il. «Tout projet lié à son œuvre me touche profondément. Je me réjouis de voir son héritage continuer de résonner. Nous avons une chance inouïe de disposer de ces enregistrements. Les écouter aujourd’hui relève, ajoute-t-il, d’un pur bonheur, et c’est peu dire.»
Ce qui distingue cette parution ne tient toutefois pas seulement à sa valeur historique, mais à sa vitalité musicale. Un moment marquant survient lors d’une longue exploration modale au cœur du concert: Lateef délaisse le saxophone ténor pour la flûte, transformant instantanément la texture de l’ensemble. Le quatuor suit, étirant le cadre harmonique vers une dimension méditative et ample. Ailleurs, un passage rythmique tendu cède la place à une quasi-suspension du son, révélant une maîtrise exceptionnelle des dynamiques.
À l’instar de chaque publication de Resonance Records, le livret d’accompagnement se révèle riche en éclairages. Le saxophoniste Bennie Maupin y évoque sa première rencontre avec Lateef à Detroit, soulignant l’enracinement profond et l’influence durable de l’artiste.
Reste, pourtant, l’essentiel: le concert lui-même, vaste et immersif, d’une ampleur rarement tentée aujourd’hui. Peu d’artistes contemporains prendraient le risque d’une telle durée ou d’une telle ouverture formelle. À cette époque, l’ambition créative l’emportait souvent sur les contraintes pratiques, permettant aux musiciens d’explorer leurs idées en temps réel, sans concession.
Ce qui s’en dégage n’est pas seulement un document d’archives, mais le rappel vibrant d’un moment où le jazz aspirait à davantage, inquiet, en mouvement, et sans crainte. À l’écoute, ce n’est pas seulement un maître à l’œuvre que l’on entend, mais une pensée en action.
Moins un témoignage du passé qu’une redécouverte du possible.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 11th 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Yusef Lateef – tenor saxophone, flute, oboe
Kenny Barron – piano
Bob Cunningham – bass
Albert “Tootie” Heath – drums
Track Listing:
DISC ONE (55:26)
1. The Untitled (28:04)
2. Mutually Exclusive (14:20)
3. Eboness (13:02)
DISC TWO (55:28)
1. Inside Atlantis (19:40)
2. I Remember Webster (8:18)
3. Dunia (10:21)
4. Opus 1 & 2 (17:09)
DISC THREE (51:21)
1. Golden Goddess (13:44)
2. Straighten Up & Fly Right (13:37)
3. Yusef’s Mood (24:00)
