AL SCHULMAN and STACEY SCHULMAN (AS IS) – Crazy World (FR review)

Nite Nite The Elephant Productions – Street date : April 27, 2026
Jazz
AL SCHULMAN and STACEY SCHULMAN (AS IS) - Crazy World

Résumé: Un album de jazz raffiné mêlant lucidité politique, arrangements inventifs et voix expressive.

Dans «Crazy World», Al et Stacey Schulman réinventent le jazz pour une époque instable.

Comme je le soutiens souvent, le jazz s’inscrit de longue date dans une matrice d’expression politique, au même titre que le théâtre, les arts plastiques ou même le ballet. Crazy World, signé par Al Schulman et Stacey Schulman sous le nom d’AS IS, en constitue une illustration contemporaine particulièrement éloquente. Le titre même de l’album saisit, avec une sobriété éloquente, l’atmosphère d’un monde marqué par l’inquiétude politique, la saturation médiatique et une fragmentation sociale persistante.

De la collaboration entre ces deux artistes émane une forme de magnétisme discret. Leur musique conjugue jeu et réflexion, légèreté et critique, tout en laissant affleurer une protestation diffuse mais constante. Sous l’élégance de la production se dessinent des thèmes de déconnexion, de résilience et de quête de sens dans un paysage culturel saturé de bruit.

L’album circule avec fluidité entre standards du jazz, compositions originales et relectures contemporaines. La guitare d’Al Schulman, à la fois agile, mesurée et stylistiquement ouverte, en constitue l’ossature, tandis que la voix de Stacey Schulman, expressive et portée par une forte dimension narrative, en dessine les reliefs émotionnels. Autour d’eux, un ensemble de musiciens chevronnés enrichit la texture sonore, avec des contributions remarquées, notamment celles de Gil Goldstein à l’accordéon et les arrangements de cordes finement ciselés de McKinney, qui confèrent à l’ensemble une ampleur presque cinématographique.

L’album s’achève sur une note saisissante avec Crazy World, composition de Henry Mancini. L’accordéon de Goldstein s’y déploie au cœur d’une orchestration ample, instaurant une forme de résolution qui échappe au désespoir. Le morceau privilégie une sérénité réfléchie, comme une manière de prendre acte du chaos plutôt que de s’y abandonner.

Par moments, l’auditeur pourra percevoir des échos de The Manhattan Transfer, mais filtrés par une sensibilité résolument contemporaine. Les frontières de genre, jazz, hip-hop ou autres — s’effacent au profit d’une circulation libre entre les styles. Le duo, soutenu par un ensemble d’une grande finesse d’écoute, propose ainsi une écriture à la fois réfléchie et musicalement élaborée.

Même les morceaux les plus familiers s’en trouvent transformés. Better Than Anything, par exemple, devient un exercice de réinvention: l’arrangement en préserve l’identité tout en en redéployant la trajectoire émotionnelle, illustrant la philosophie artistique du duo. Partenaires sur scène comme à la ville, les Schulman ont bâti leur réputation sur ces relectures, qui respectent la tradition tout en la rendant profondément personnelle.

À travers AS IS, ils invitent l’auditeur à un parcours intime au cœur de chansons parfois négligées ou méconnues, ici ravivées avec une nouvelle âme et un swing renouvelé. Le résultat conjugue accessibilité et sophistication, sans jamais sombrer dans la froideur.

La véritable force de l’album réside dans l’interaction palpable entre ses deux voix centrales. Chaque choix musical semble animé d’une cohérence rigoureuse, rien n’y paraît fortuit. Le phrasé de Stacey Schulman s’ajuste avec précision à la charge émotionnelle de chaque pièce, tandis que les arrangements instrumentaux occupent une place narrative équivalente. L’ensemble repose sur un principe d’équilibre: les passages instrumentaux, aussi détaillés qu’expressifs, dialoguent avec les lignes vocales dans une architecture sonore dense et souvent surprenante, qui récompense une écoute attentive.

Une réserve peut toutefois être formulée: le soin extrême apporté à la production tend parfois vers une certaine retenue, là où une spontanéité accrue aurait pu intensifier l’impact émotionnel. Mais cette même précision souligne aussi la clarté du projet artistique.

Quelle place, dès lors, pour la nostalgie? Elle est marginale. L’album ne relève pas d’un regard tourné vers le passé, mais d’un travail de réactivation, où celui-ci devient matière vivante. La dynamique essentielle est celle de l’exploration: réinterpréter, relier, produire du sens dans le présent. La maîtrise technique, indéniable, ne se fait jamais au détriment de l’émotion. Elle soutient au contraire une œuvre profondément humaine, consciente de son environnement social et d’une grande finesse sonore, servie par une prise de son et un mixage particulièrement soigné.

Originaire de la région new-yorkaise, Stacey Schulman manifeste depuis l’enfance l’étendue de ses capacités vocales, nourries par des expériences allant de la radio à la télévision, jusqu’aux bandes originales de films. Cette polyvalence irrigue son interprétation ici, où maîtrise et expressivité dialoguent en permanence.

En définitive, Crazy World est un album en prise avec son temps, notre temps. Il invite à la fois à l’analyse et à l’immersion, conjuguant densité lyrique et immédiateté musicale. Dans un paysage culturel fragmenté, il ne prétend pas résoudre le chaos qu’il reflète, mais propose quelque chose de plus rare: une forme de cohérence en son sein.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, April 10th 2026

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To Buy this album

Al Schulman’s website

Stacey Schulman’s website

Musicians :
Al Schulman — guitars
Stacey Schulman — vocals
Jeff “Tain” Watts — drums
Corcoran Holt — bass
Kokayi – freestyle (1)
Christylez Bacon — beatbox (1)
Dante Pope — background vocals (1, 6)
Gil Goldstein — accordion (11)
Mary Loftus — violin (11)
Blake Epsy — violin (11)
David Yang — viola (11)
Dr. Shannon Merlino — viola (11)
Branson Yeast — cello (11)
Ezgi Yargici — cello (11)

Track Listing :

  1. From This Very Moment On (9:07) Radio Edit 5:19
  2. Better Than Anything (4:39)
  3. Children’s Games (2:05)
  4. PrAilude (1:58)
  5. Double Rainbow (5:46)
  6. A House is Not a Home (7:10)
  7. The Moon’s a Harsh Mistress (4:20)
  8. Tiny Dancer (4:32)
  9. As Falls Westphal (2:59)
  10. From This Very Moment On (reprise) (3:45)
  11. Crazy World (5:10)

Produced by James McKinney