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Résumé: Always Ever d’Alister Spence est un album de piano improvisé ambitieux, mêlant risque, texture et expérimentation pour créer une expérience d’écoute profondément personnelle.
Alister Spence – Always Ever: une exploration audacieuse du piano improvisé
L’improvisation, dans ce qu’elle a de plus captivant, tient moins à la liberté qu’au risque: la volonté de s’aventurer dans l’inconnu sans carte. Peu d’artistes embrassent cette incertitude aussi pleinement qu’Alister Spence.
Pianiste, compositeur et improvisateur australien d’une envergure rare, Spence occupe depuis longtemps une place discrètement influente sur la scène internationale. Ses collaborations avec des figures telles que Satoko Fujii ont encore renforcé cette réputation. En 2017, les deux artistes ont lancé Kira Kira aux côtés du trompettiste Natsuki Tamura, faisant leurs débuts au Melbourne International Jazz Festival avec le batteur Tony Buck, un projet qui soulignait l’affinité de Spence pour l’invention collective. Pourtant, malgré ce parcours collaboratif, sa dernière œuvre se tourne résolument vers l’introspection.
Mettez le contexte de côté. Faites le vide. L’album commence.
Dès les premiers instants, Always Ever annonce ses intentions. «Mystique» n’émerge pas comme un thème mais comme une présence: pulsations graves, sons épars, fragments qui flottent et se dissolvent avant de se structurer pleinement. Il y a du rythme, mais il reste provisoire, suggéré plutôt qu’imposé. Le silence joue un rôle aussi crucial que le son; les pauses s’étirent, respirent et parfois déstabilisent. Ce n’est pas une musique qui guide l’auditeur. Elle retient, elle résiste à toute définition. Entièrement.
Et pourtant, pour ceux familiers des formes improvisées, l’entrée n’est pas difficile, seulement déroutante. Quelles images surgissent de ces premiers gestes? Un paysage mouvant? De l’eau en mouvement? Ou quelque chose de plus abstrait, de moins nommable? La réponse est nécessairement instable, dépendante de l’imaginaire de chacun.
Avec «Determination», une autre forme de structure apparaît, sans jamais se fixer dans la convention. Ici, le toucher de Spence devient plus percussif: des grappes de notes frappées rapidement, des motifs répétés flirtant avec le minimalisme avant de se désagréger. On perçoit des échos du phrasé classique, des traces d’harmonie jazz, voire des allusions à une répétition mécanique, mais rien ne persiste longtemps. Les idées sont introduites pour être aussitôt déconstruites. Les motifs se forment, puis se brisent.
Cette tension révèle l’un des paradoxes centraux de l’album. Alors que les enregistrements de Satoko Fujii prolongent souvent ses performances scéniques, la musique de Spence semble presque trop vaste pour le cadre de l’enregistrement. Par moments, elle semble pousser contre ses propres limites, comme si l’espace physique du studio ne pouvait contenir toute son énergie. Le résultat est à la fois fascinant et, parfois, frustrant: certains passages paraissent exiger la dimension visuelle et spatiale du live pour atteindre leur pleine intensité.
L’ambition de l’album reste néanmoins indéniable. Composé de seize pièces entièrement improvisées, Always Ever prolonge la trajectoire amorcée par Spence avec Whirlpool (2020). Chaque pièce aborde le piano différemment, non seulement comme instrument à clavier, mais comme corps résonant. Par moments, les cordes semblent vibrer sous la surface, les attaques ressemblent davantage à des gestes qu’à des notes, et l’instrument acquiert une dimension presque sculpturale.
Spence lui-même résume cette évolution avec clarté: «Avec le temps, ma pratique du piano s’est élargie pour englober l’instrument dans sa totalité, bien au-delà du simple jeu sur les touches. Je m’intéresse à la contingence. Je m’intéresse aux accidents et aux effets qu’ils produisent dans la musique; en fait, je cherche délibérément à provoquer ces accidents.»
Cette philosophie s’entend tout au long de l’album. C’est une musique construite sur une instabilité maîtrisée. Les accidents ne sont pas des interruptions, mais des catalyseurs. Une note résonne plus longtemps que prévu ; un motif rythmique s’effondre sous son propre poids; un silence survient trop tôt ou trop tard. Chaque écart devient matière.
Il s’agit, en essence, d’un art de la déconstruction. Mais ici, la déconstruction n’est jamais une fin en soi. Elle devient un moyen de renouvellement. Le mouvement, incessant et agité, définit l’album, notamment à travers la transformation continue du piano. L’improvisation devient exploration, non seulement des idées musicales, mais aussi de l’espace, de la texture et de la perception.
Et pourtant, au cœur de cette abstraction, quelque chose de profondément organique subsiste. Certains passages évoquent la pluie par leur irrégularité, d’autres suggèrent des courants ou des marées par leur mouvement cyclique. Le tempo se dissout en quelque chose de plus fluide, presque environnemental. Par moments, Spence semble moins interprète que cultivateur, façonnant et laissant croître les sons comme les éléments d’un paysage.
C’est là que l’album se montre le plus convaincant. Et aussi là qu’il peut vaciller. Dans ses moments les plus diffus, la musique risque de perdre sa tension interne, dérivant vers des gestes qui semblent moins intentionnels qu’expérimentaux pour eux-mêmes. Toutes les tentatives n’aboutissent pas. Tous les risques ne sont pas récompensés.
Mais peut-être que la résolution n’est pas l’enjeu.
Ce qui émerge, au final, c’est une architecture profondément personnelle, difficilement reproductible dans un cadre collectif. Spence assume ici tous les rôles: compositeur, improvisateur, bâtisseur de formes qui apparaissent pour mieux disparaître. L’œuvre ressemble moins à une collaboration qu’à un dialogue avec l’instrument lui-même.
Plus qu’un simple ensemble de pièces, Always Ever est une expérience qui exige la participation. Elle invite l’auditeur non seulement à écouter, mais à décider, à chercher du sens, à remettre ce sens en question, puis à revenir avec une perception renouvelée. Chaque écoute révèle quelque chose de différent. Ou peut-être révèle-t-elle quelque chose de différent en nous.
Et c’est peut-être là sa provocation la plus subtile: non pas offrir des réponses, mais insister sur la valeur de la recherche.
Car si l’art possède une fonction durable, ce n’est pas seulement de nous émouvoir. C’est de nous troubler, juste assez pour nous donner envie d’écouter à nouveau.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 29th 2026
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Musician:
Alister Spence – piano, preparations, percussion
Track Listing
1. Mystic 04:26
2. Determination 02:33
3. Play of Light 05:17
4. Distant Cousins
5. Afternoon at Rancom Street
6. Begin from the Middle
7. Rain Phase
8. Semi-Formal Garden
9. Tonal Dance
10. Halo
11. Sparkler
12. Searchlight
13. Top Spinner
14. Random Access Counterpoint
15. Talking Slowly with Lorikeets
16. Scrape Rattle Strike
Recorded at Rancom St Studios, Sydney, 28th September, 2025
Recorded and mixed by Tim Whitten
Mastered by Doug Henderson, micro-moose-berlin
Producer Alister Spence
Design Cheryl Orsini
Cover, inside cover, and disc images from
Limerance in the Afterlight by Heidi Jackson (with Nico Oxley)
All pieces copyright Alister Spence (Control, APRA/AMCOS)
All pieces were played and recorded in real time including using percussion, preparations, and removing them. There was no editing or overdubbing. The beginnings and endings of pieces are intentional and as played.
