| Jazz |
Résumé: Une plongée dans Celebrating Live, où Mathias Landæus et le Wartel Quartet mêlent jazz, improvisation et influences classiques pour créer une œuvre collective audacieuse.
Critique de l’album Celebrating Live – Mathias Landæus & Wartel Quartet explorent le jazz moderne et l’improvisation
Le paquet en provenance de Suède ne semblait pas très impressionnant… jusqu’à ce qu’il le soit.
Dans l’enveloppe se trouvait un CD, accompagné d’une brève note espiègle signée Johnny Wartel. J’ai survolé la lettre au début, sans me rendre compte que son contenu allait m’ouvrir à une rencontre musicale profondément stratifiée. Parmi les musiciens impliqués, le seul nom que je reconnaissais était celui de Mathias Landæus, un pianiste dont je suivais le travail avec une admiration croissante depuis plusieurs années.
Pour ceux qui supposent que les musiciens évoluant aux frontières de la complexité laissent l’humour derrière eux, Celebrating Live offre un contrepoint discret mais ferme. Il y a de l’esprit ici, subtil, discret, parfois presque caché sous la surface, mais très vivant. L’album propose plutôt quelque chose de plus rare: un point de rencontre entre rigueur et jeu, structure et spontanéité.
Le quartet réunit trois générations de musiciens liés non seulement par des esthétiques communes, mais aussi par des liens familiaux et des relations de longue date. Les frères Henrik et Jonny Wartel sont rejoints par la bassiste Georgia Wartel Collins et le pianiste Mathias Landæus. Le résultat est une forme d’intimité musicale qui ne peut être fabriquée, une proximité forgée au fil des décennies, façonnée par l’écoute partagée et enrichie par la différence.
Pour comprendre les frères Wartel, il faut remonter à leurs débuts. Nés à la fin des années 1950 et élevés par des parents pianistes classiques, ils ont grandi dans un environnement musical où discipline et expression étaient indissociables. Cet héritage double définit encore leur approche. Leur travail échappe aux catégorisations faciles, se déployant à l’intersection du jazz, de l’improvisation libre et de la musique classique contemporaine. Ce n’est pas de la fusion au sens superficiel; c’est une synthèse plus profonde, reflétant une quête continue de ce que la musique peut et doit être au XXIe siècle.
Dans ce contexte, la section rythmique ne se comporte pas comme un simple socle conventionnel. Elle respire, se déplace, répond. Parfois, elle ressemble moins à une base qu’à une conversation, fluide, attentive, constamment en évolution. Henrik et Jonny Wartel, tous deux vétérans de carrières internationales dans différentes configurations, apportent un sens de l’écoute longue qui ancre même les passages les plus abstraits.
Au piano, Mathias Landæus reste l’une des voix les plus captivantes du jazz scandinave. Son jeu est exploratoire sans jamais être erratique. Les auditeurs familiers d’albums tels que Resilience ou Dissolving Patterns reconnaîtront sa capacité à passer du lyrique à l’abstrait avec une aisance inhabituelle. Ici, son toucher va de figures éparses, presque hésitantes, à des lignes en cascade qui semblent chercher leur propre résolution. Par moments, son phrasé évoque l’intensité spirituelle de Keith Jarrett, non par imitation, mais dans un sens partagé du risque et de l’intériorité.
L’une des qualités les plus marquantes de l’album réside dans sa gestion de l’espace. Dans plusieurs passages, la musique se réduit à presque rien : quelques notes de piano isolées, une ligne de basse à l’archet flottant à la limite de l’audibilité, un scintillement de cymbale qui se dissout presque dès qu’il apparaît. Puis, progressivement, le quartet retrouve son élan, non par des changements abrupts, mais par une sorte d’intuition collective. Dans d’autres sections plus denses, des fragments rythmiques se superposent et se percutent, créant une tension à la fois précaire et maîtrisée.
Pour les auditeurs habitués à des formes de jazz plus traditionnelles, cela peut être déconcertant. Il n’y a pas de thèmes clairs auxquels se raccrocher, pas de structures prévisibles à suivre. C’est à la fois le défi et la force de l’album. Il se situe quelque part entre les fils les plus complexes du jazz européen et les sensibilités compositionnelles expansives associées à des artistes comme Maria Schneider. Parfois, l’abstraction risque de pousser l’auditeur à la limite ; la patience est requise. Mais pour ceux qui acceptent de s’engager, les récompenses sont considérables.
Un point d’entrée utile se trouve à mi-parcours de l’enregistrement, où l’interaction se stabilise brièvement en un pulse plus discernable avant de se dissoudre à nouveau. Ce sont dans ces moments fugitifs de clarté que la cohésion du quartet devient la plus évidente, offrant juste assez de repères pour plonger l’auditeur plus profondément dans son langage.
La formation actuelle du groupe date de 2024, lorsque Henrik, Jonny et Georgia Wartel ont été rejoints par Landæus pour une tournée en Suède et en Norvège. Leur histoire partagée, notamment les liens de Landæus avec la scène jazz de Stockholm dans les années 1990, a rendu la collaboration presque inévitable. La chimie a été immédiate. Celebrating Live a été enregistré lors d’un concert à Oslo, et il conserve l’énergie brute et non éditée de ce cadre.
En fin de compte, l’album se comprend mieux comme une œuvre collective au sens le plus complet. Aucune voix ne domine. Ce qui émerge, c’est une convergence de générations, d’expériences, de langages musicaux. Les différences entre les musiciens ne les divisent pas; elles enrichissent la conversation.
Ce n’est pas une écoute facile, et l’album ne cherche pas à l’être. Mais c’est une écoute profondément honnête. À une époque où les frontières musicales sont en constante évolution, Celebrating Live rappelle que les explorations les plus significatives se produisent souvent dans les interstices entre les catégories, là où l’écoute devient un acte de confiance et où la création commence par la volonté de rencontrer l’autre à mi-chemin.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 27th 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians :
Jonny Wartel | Saxophone
Henrik Wartel | Drums
Mathias Landæus | Piano
Georgia Wartel Collins | Double Bass

