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Résumé: Joel Lyssarides signe avec “Late on Earth” une œuvre magistrale. Un voyage au cœur du trio jazz, entre précision classique et émotion pure.
Joel Lyssarides : “Late on Earth”, l’album de jazz qui défie l’IA
Dans le paysage du jazz européen contemporain, peu de noms portent avec autant d’assurance le poids de l’héritage et le souffle de l’innovation que celui de Joel Lyssarides. Collaborateur privilégié du tromboniste Nils Landgren et voix essentielle du projet hommage au légendaire Esbjörn Svensson Trio (e.s.t.) aux côtés de Dan Berglund et Magnus Öström, Lyssarides a longtemps été l’un des gardiens du «son suédois». Pourtant, avec son nouvel album, Late on Earth, il sort pleinement de l’ombre pour s’imposer dans sa propre lumière, offrant une œuvre magistrale où la structure et la substance dialoguent sur un pied d’égalité.
Dès les premières notes, l’album s’annonce comme un carrefour de cultures, au confluent du classique, du folk et du jazz. Créer de la musique, suggère Lyssarides, ressemble à la quête de grains de sable dans le désert: un voyage contemplatif, marqué par une multitude de petits pas. Son art se nourrit du microscopique : les nuances les plus fines, des glissements harmoniques subtils et une tension dynamique qui semble vécue plutôt que fabriquée.
Chacune des douze pièces de l’album se déploie comme un voyage distinct, traversant des contrées aussi familières qu’imaginaires. Le compositeur y façonne des atmosphères d’une force singulière, portées par des mélodies plus saisissantes les unes que les autres. Lyssarides appartient à cette génération de musiciens qui a depuis longtemps aboli les frontières stylistiques, une polyvalence attestée par ses compositions pour la pop ou les partitions de jeux vidéo. Et pourtant, le trio avec piano demeure le cœur battant de son œuvre, la formation où son univers musical s’épanouit avec la plus grande spontanéité.
Late on Earth est le fruit d’un processus créatif inhabituellement long et intense. Pendant plus de quatre ans, la musique a pris forme grâce à un échange étroit avec le producteur Andreas Brandis. Ce dialogue créatif a encouragé Lyssarides à s’aventurer sur des territoires nouveaux, souvent plus vulnérables.
«C’était presque thérapeutique», confie-t-il. «D’un côté, Andreas comprend ce qui me touche et quelles sont mes capacités musicales; mais j’ai aussi partagé beaucoup de mes doutes avec lui. Au final, nous avons tout décidé ensemble: le choix de l’ensemble, le studio, le Bauer Studios, en l’occurrence, la sélection des morceaux et les prises finales. Cela m’a énormément aidé. Je ne pense pas avoir jamais réussi, sur un enregistrement, à capturer aussi honnêtement qui je suis et ce que je ressens.» Cette pensée fait naître un sourire: «Pour la toute première fois, j’ai même inclus des morceaux composés en mode majeur.»
Au fil de l’album, on sent que ce pianiste se déplace selon son propre rythme interne. En ce sens, il s’inscrit à l’opposé du personnage de Reiko dans le roman Musique de Yukio Mishima, lequel incarne une forme de paralysie émotionnelle la rendant incapable d’entendre la mélodie. Lyssarides, au contraire, semble d’abord construire des mondes entiers dans sa mémoire; de ces paysages intérieurs émergent des compositions telles des sources d’une créativité à la fois foisonnante et rigoureusement structurée.
À une époque définie par l’ascension de l’algorithme, la philosophie de Lyssarides résonne comme une rébellion nécessaire.
«Surtout à un moment où la musique est de plus en plus lissée numériquement, voire entièrement générée par l’IA, Andreas s’intéressait exactement au contraire: l’élément humain», explique-t-il. «Au bout du compte, ce sont souvent les petites imperfections qui donnent vie à la musique. Elle naît de l’expérience immédiate, capturant la recherche de soi, de son propre son, de sa propre expression.»
Cette quête de soi à travers les éléments, le sable, le vent, la marée, fait écho à la profondeur lyrique des plus grands poètes. Écouter Late on Earth, c’est ressentir le même souffle mélancolique que celui du chef-d’œuvre maritime de Léo Ferré, où le poète voit son propre fantôme se refléter dans les rythmes changeants du rivage:
La marée, je l’ai dans le coeur
Qui me remonte comme un signe
Je meurs de ma petite soeur,
De mon enfant et de mon cygne
Un bateau, ça dépend comment
On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament
Des années lumières et j’en laisse
Je suis le fantôme jersey
Celui qui vient les soirs de frime
Te lancer la brume en baiser
Et te ramasser dans ses rimes
Comme le trémail de juillet
Où luisait le loup solitaire
Celui que je voyais briller
Aux doigts du sable de la terre
Inévitablement, cette musique se lie à toute source littéraire d’une réelle profondeur; c’est le genre de sens que seul un artiste qui travaille en profondeur peut produire. Y parvenir exige d’être intransigeant avec soi-même et doux avec les autres. La musique est câblée en nous, le jazz habite l’âme, et tout le reste n’est que trivialité. Late on Earth est un album qui vous prend par la main et vous convoque à l’improviste, précisément au moment où vous l’attendez le moins. C’est, tout simplement, admirable.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 26th 2026
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Musicians:
Joel Lyssarides, piano
Niklas Fernqvist, bass
Ramus Blixt, drums
Track Listing:
1. Bortom Bergen
2. Mahabalipuram
3. Life in Between
4. In Itinere
5. Sotira
6. Never Alone
7. Raqs Sharqi
8. Folie À Deux
9. Intermission
10. Anemoia
11. Follow the Night
12. Late on Earth
