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Résumé: Hometown, de Jared Hall, est un album de jazz élégant et introspectif, mêlant tradition post-bop et modernité. Porté par un quintette complice avec Troy Roberts, il séduit par sa cohérence, sa finesse d’écriture et son atmosphère chaleureuse.
Hometown – La cartographie intime du son selon Jared Hall
Une pochette en noir et blanc donne le ton: sobre, presque austère, mais discrètement évocatrice. Dès les premières notes, la trompette n’entre pas comme une déclaration, mais comme une invitation. Son timbre est chaleureux, réfléchi, empreint d’une modernité qui tient autant aux idées qu’à la sonorité elle-même. C’est une ouverture idéale pour les premières heures du jour, lorsque l’esprit est encore vif et que le monde semble s’offrir sans résistance.
Avec Hometown, le trompettiste Jared Hall livre une œuvre d’une remarquable cohérence et d’une réelle profondeur. Entouré d’un quintette d’exception, parmi lesquels figure le saxophoniste Troy Roberts, Hall propose huit compositions qui relient passé et présent avec une fluidité saisissante. Le cadre acoustique renforce ce dialogue entre les époques, permettant à chaque instrument de respirer dans un espace commun, finement équilibré.
Le parcours de Hall est, à bien des égards, impressionnant. Ses collaborations couvrent un large spectre du jazz contemporain, avec des artistes tels que Paquito D’Rivera, Maria Schneider, Arturo Sandoval, Dave Liebman, Terence Blanchard ou encore George Benson. Pourtant, Hometown évite toute tentation de s’appuyer sur ce pedigree. L’album se révèle au contraire profondément personnel, comme un retour non seulement à des origines géographiques, mais aussi à des paysages émotionnels fondateurs.
Né à Spokane et façonné par les scènes créatives de Bloomington, Miami et Seattle, Hall se reconnecte ici à ses racines. L’album se déploie comme une méditation sur l’appartenance : l’appel discret de la famille, l’empreinte des histoires partagées, et la résonance durable des expériences vécues. Ces thèmes ne sont jamais explicitement énoncés ; ils émergent naturellement à travers la clarté lyrique et la retenue émotionnelle de la musique.
Ce qui rend Hometown particulièrement captivant, c’est sa capacité à concilier complexité et accessibilité. Les compositions de Hall sont d’une grande sophistication structurelle, marquées par des inflexions harmoniques subtiles, un jeu rythmique nuancé et des lignes mélodiques finement ciselées, tout en restant immédiatement engageantes. Il n’y a ni distance ni abstraction : l’auditeur est invité, presque sans effort, dans un univers sonore à la fois intime et ouvert.
Parmi les huit titres, seuls deux proviennent de sources extérieures: l’un signé Bobby Hutcherson, l’autre de Thelonious Monk. Loin d’être de simples hommages, ces reprises s’inscrivent dans un véritable dialogue. Hall les réinterprète avec finesse, les intégrant pleinement à l’esthétique globale de l’album. Ses influences sont vastes, et l’on pourra parfois percevoir des échos de Chick Corea ou de Miles Davis. Mais ces résonances ne prennent jamais le pas sur sa propre voix. Son écriture affirme une identité singulière, trouvant un équilibre naturel entre rythme et mélodie.
Un tel équilibre exige des musiciens capables de nuance et d’écoute, et ce quintette répond pleinement à cette exigence. Les interactions sont fluides, attentives, profondément collaboratives. Plutôt que de mettre en avant des démonstrations individuelles, l’ensemble fonctionne comme un organisme unifié, où chaque membre façonne la musique en temps réel. Cette sensibilité collective confère à l’album une grande partie de sa force émotionnelle.
Sur le plan mélodique, Hall puise parfois dans un vocabulaire post-bop évoquant les années 1950, rappelant une forme de nostalgie, comme un portrait de famille sonore, chaleureux, texturé et habité par la mémoire. Mais ce regard vers le passé n’est jamais figé : il sert de point d’appui vers un langage contemporain, où la tradition est non pas conservée, mais réinventée. Il en résulte une musique intemporelle, sans jamais tomber dans la simple rétrospection.
Au fil de ses huit morceaux, Hometown se déploie avec une cohérence remarquable. Le déroulement est si naturel, l’atmosphère si immersive, que l’album semble passer presque trop vite, signe évident de sa réussite. Une sensation de lieu, subtile mais constante, traverse l’ensemble: un mélange de rêve, de mémoire et de réflexion qui transforme l’écoute en une expérience de retour. On se surprend à relancer l’album presque instinctivement, attiré par ce qui ressemble à un véritable foyer sonore.
Il subsiste, inévitablement, une impression de présence manquée : celle d’une session que l’on aurait aimé vivre en direct, tant chaque musicien apporte des idées inventives, parfaitement accordées au propos. Tout concourt à donner le sentiment d’une performance vivante, habitée.
En définitive, Hometown n’est pas un album qui cherche à impressionner par l’esbroufe. Sa force réside dans sa retenue, la clarté de sa vision et la profondeur de son intelligence musicale. Les arrangements sont d’une grande finesse, les interprétations constamment élevées, et l’ensemble laisse une empreinte durable, discrète mais profonde.
À mesure que les écoutes se multiplient, de nouveaux détails émergent. La contribution du contrebassiste Michael Glynn, notamment, se révèle essentielle dans sa discrétion. Son jeu, souple, précis et solidement ancré, soutient l’ensemble tout en préservant la fluidité du discours. C’est un rôle d’autorité subtile, qu’il assume avec une élégance remarquable.
Au final, Hometown s’impose comme une œuvre d’un équilibre rare: personnelle sans être hermétique, enracinée tout en étant tournée vers l’avenir. Plus qu’une déclaration, c’est un espace, un lieu qui invite non seulement à écouter, mais à revenir.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 20th 2026
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Musicians :
Jared Hall – trumpet
Troy Roberts – tenor saxophone (except 4)
Ben Markley – piano
Michael Glynn – bass
Kyle Swan – drums
Track Listing :
1 Hometown 6:41
2 Step by Step 5:18
3 Little B’s Poem 5:09
4 Echoes and Origins 5:23
5 Family Groove 5:26
6 Ask Me Now 6:11
7 Room 111 6:39
8 Hometown (Reprise) 8:11
All music by Jared Hall (Jared Hall Music, ASCAP), except arrangements of:
(3) Bobby Hutcherson (EMI UNART Catalog Inc, BMI)
(6) Thelonious Monk (Thelonious Music Corp, BMI)
Production Info:
Produced by Jared Hall & Brian Lynch
Recorded by Reed Ruddy on May 8, 2023 at Sage Arts Studio, Arlington, WA
Assistant Engineer: Jordan Cunningham
Mixed by Dave Darlington at Bass Hit Studio, NYC, & Brian Lynch at Hollistic MusicWorks Studio, Milwaukee, WI
Mastered by Dave Darlington at Bass Hit Studio, NYC
Cover photo by Armando Martinez
Concert photo by Vince Allis
Cover design & layout by John Bishop
