| Jazz |
Le premier son n’est pas une déclaration, mais une suggestion: une ligne de trompette suspendue dans l’air, chaleureuse mais bordée d’acier, flottant au-dessus d’une section rythmique qui refuse de se précipiter. La basse s’installe dans un groove légèrement penché vers l’avant, tandis que la batterie suggère l’élan sans jamais l’imposer. Un Fender Rhodes irradie doucement sous la surface, moins comme accompagnement que comme atmosphère. En moins de trente secondes, la direction est claire. Cette musique ne s’impose pas: elle se déploie.
Daggerboard, le projet collaboratif mené par Erik Jekabson et Gregory Howe, ne cherche pas l’effet spectaculaire. Il construit avec patience, méthode, et dès le premier titre, l’auditeur comprend que l’architecture de l’album reposera sur la retenue, la texture et une propulsion lente mais déterminée.
Jekabson, trompettiste installé à Berkeley et figure incontournable de la scène jazz de la baie de San Francisco depuis plus de vingt ans, joue avec un son à la fois lyrique et exploratoire. Son phrasé se pose souvent légèrement derrière le temps, créant une tension plus conversationnelle que démonstrative. Il cite volontiers Miles Davis comme son trompettiste et chef d’orchestre favori, et l’influence se fait sentir ici non pas dans l’imitation, mais dans l’esprit. On pense notamment à l’époque du Second Great Quintet des années 1960, où l’espace, le souffle et la suggestion comptaient autant que la virtuosité. Par moments, on perçoit même des échos du Miles lyrique de la fin des années 1950: des lignes qui semblent chantées plutôt que jouées.
Mais Daggerboard n’a rien d’un projet nostalgique. La palette sonore est plus large, plus texturale. Certaines nappes de claviers évoquent par instants la sophistication orchestrale de MFSB, tandis que certaines explorations harmoniques rappellent la curiosité électrique de Herbie Hancock, non seulement le funk immédiat de Head Hunters, mais aussi les textures atmosphériques et expérimentales de la période Mwandishi. Les grooves, eux, possèdent une patience hypnotique qui n’est pas sans évoquer certaines productions du label Jazz Is Dead, où le rythme devient à la fois ancrage et espace ouvert.
La signature de Daggerboard réside précisément dans ce refus du climax conventionnel. La musique évite la montée dramatique attendue ou l’explosion virtuose. Elle accumule plutôt les détails. Une charleston modifie subtilement son accentuation. Une ligne de basse s’épaissit. Un cuivre secondaire surgit comme une ombre. L’effet est immersif plutôt que spectaculaire, des grooves qui se déploient au lieu d’éclater.
Le rôle de Howe dans cette esthétique est central. Fondateur du label indépendant Wide Hive Records, il cultive depuis près de trente ans un catalogue qui relie les générations. Né en 1969 et grandi à Santa Barbara, il découvre le jazz en explorant la collection de disques de son père. Après des études en sciences politiques et en sciences de l’environnement au Williams College, il s’installe à San Francisco, partageant son temps entre des organisations environnementales et l’effervescence musicale de la baie. Cette dualité, pensée systémique d’un côté, intuition artistique de l’autre, éclaire sa démarche.
Dans les années 1990, fasciné par la discipline tactile de l’enregistrement analogique, il fonde Wide Hive dans le quartier de Mission. Ingénieur du son autodidacte, il aborde le studio comme un laboratoire et un atelier, étudiant les méthodes avec une rigueur presque archivistique. Installé à Berkeley au tournant du siècle, il entame une série de collaborations remarquées avec des figures majeures telles que Calvin Keys, Roscoe Mitchell, Phil Ranelin, Larry Coryell, Eddie Henderson, Bill Summers, Gary Bartz et Patrice Rushen. Sa mission s’affirme progressivement : créer un label qui honore l’histoire du jazz sans la figer.
Daggerboard, désormais à son sixième projet, apparaît comme l’expression la plus aboutie de cette philosophie. La métaphore du nom, la dérive d’un bateau qui coupe le courant pour permettre d’avancer, n’a rien d’anodin. Ces musiciens ne combattent pas la tradition; ils s’y inscrivent en biais, avec précision, générant une propulsion collective subtile mais puissante.
Ce qui rend l’album particulièrement captivant est sa fluidité temporelle. Il traverse les époques sans jamais souligner le passage. On y perçoit les ombres modales des années 1960, les textures électriques des années 1970, l’élasticité rythmique des décennies 1980 et 1990, le tout porté par une production résolument contemporaine. Comme si les quinze dernières années de jazz aventureux avaient été distillées, recomposées, puis injectées dans une rythmique totalement singulière.
Ce n’est pas une musique d’arrière-plan. Elle exige, et récompense, l’attention. À mesure que l’écoute s’approfondit, l’architecture se révèle : motifs imbriqués, nuances harmoniques, assurance tranquille de musiciens qui n’ont nul besoin d’en faire trop.
Dans une année déjà riche en propositions ambitieuses, cet album se distingue non par le volume, mais par la finesse de son écoute, de l’histoire, du groove, de l’espace. Il ne s’agit pas d’un hommage, mais d’une conversation. Et s’il continue de résonner dans les mois à venir, comme tout porte à le croire, il pourrait bien s’imposer comme l’une des productions jazz les plus durables de 2026: un disque qui avance à contre-courant tout en étant pleinement de son temps.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 5th 2026
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Musicians :
Henry “The Skipper” Franklin: Bass
Mike Clark: Drums (known for Herbie Hancock’s Headhunters)
Erik Jekabson: Trumpet, composer, and arranger
Gregory Howe: Guitar, percussion, and production
Babatunde Lea: Percussion
Matt Clark: Piano
Dave Macnab: Guitar
Dave Ellis: Saxophone
Mads Tolling: Violin
Matt Renzi: Woodwinds
Sheldon Brown: Saxophone
Track Listing:
Desierto De Tabernas
Changing Emphasis
Tanzanian Skies
Runnin’ Into One
Street Sheik
Brother Ranelin
Tranquil Blue
A Pride In The Prairie
Free Lancer
Ruaha Daybreak

