Sam Robinson – Chasin’ The Dream (FR review)

Miles High Records – Street date : Available
Jazz
Sam Robinson - Chasin' The Dream

Voici un album qui plaira aux auditeurs attachés à un langage jazz immédiatement accessible, une musique qui avance avec assurance sur les rivages bien balisés du post-bop. Le trompettiste et chef d’orchestre Sam Robinson livre ici un enregistrement qui semble presque revendiqué comme «live». Chaque morceau porte l’intimité et l’urgence de ce qui paraît être une prise unique, comme si le quintet était entré en studio, avait compté l’introduction, puis s’était fié à l’instant. Les compositions sont originales, mais profondément ancrées dans la tradition, révélant un musicien moins préoccupé par la réinvention que par la réaffirmation, dans une quête patiente d’authenticité.

Dans le jazz contemporain, le terme «post-bop» est devenu extensible, englobant textures électroniques, hybridations stylistiques et abstractions harmoniques. Rares sont ceux qui s’engagent pleinement dans la grammaire du milieu du XXe siècle. Robinson, lui, s’y inscrit résolument. Chasin’ the Dream aurait très bien pu être enregistré à la fin des années 1950; seule la profondeur et la clarté spatiale de la prise de son trahissent son époque. La production est chaleureuse et dépouillée — pas d’overdubs évidents, pas de vernis studio, pas d’effets atmosphériques destinés à créer artificiellement de la profondeur. Ce qui s’impose, c’est le son organique de cinq musiciens partageant le même espace acoustique, dans une écoute attentive et constante.

L’album s’ouvre sur un thème rapide qui donne le ton: phrasé net de la trompette, ligne de basse en walking jamais pressée, batterie qui swingue sans forcer. Au milieu du disque, une ballade construite autour d’une mélodie à la trompette bouchée constitue un moment central; l’improvisation y privilégie le récit mélodique à la démonstration virtuose. Ailleurs, un morceau énergique laisse au pianiste l’espace d’explorer des extensions harmoniques avant qu’un solo de contrebasse, clair et propulsif, ne rappelle l’esthétique des formations historiques. Tout au long du disque, la sonorité de Robinson demeure centrée, ronde, attentive au développement mélodique plus qu’à l’angularité expérimentale.

La filiation est évidente. On pourra percevoir des échos de l’âge d’or Blue Note, de la lyrique maîtrise associée à des figures comme Clifford Brown, ou encore de l’interaction structurée mais souple des formations de Art Blakey. Pourtant, Robinson évite l’imitation. La familiarité n’est pas citationnelle; elle tient à la syntaxe, à la manière dont les thèmes sont exposés clairement, les solos développés logiquement, et les retours au thème effectués avec cohésion naturelle.

Il ne faut pas aborder cet album en quête de rupture stylistique. Pas de changements métriques abrupts, pas d’interventions électroniques, pas de subversions délibérées de la forme. Pour certains auditeurs, cet attachement à la tradition pourra sembler conservateur. À une époque où le jazz affirme souvent sa vitalité par l’hybridation, la retenue de Robinson peut paraître presque contre-culturelle, ou, pour les plus sceptiques, excessivement prudente. Mais ce choix relève aussi d’une conviction. En refusant la course à la nouveauté, il recentre l’attention sur l’interaction: les ajustements subtils de tempo, le frémissement de la cymbale ride sous une phrase de trompette, l’autorité discrète de la contrebasse dans les transitions harmoniques.

L’authenticité, ici, semble résider dans la confiance accordée au processus. Les arrangements respirent. Les thèmes écrits servent de cadres plutôt que de plans rigides. Les improvisations ne sont ni indulgentes ni écourtées; elles se déploient à échelle humaine, guidées par l’écoute collective. La musique paraît vécue plutôt que fabriquée.

Pour les étudiants en jazz, Chasin’ the Dream pourra constituer un outil pédagogique précieux. L’architecture du quintet, l’équilibre soigneusement dosé entre écriture et improvisation, offre un exemple limpide de gestion d’un ensemble acoustique. On y entend comment les solos sont amenés, comment les dynamiques se négocient, comment la tension se construit et se relâche sans effets spectaculaires. En ce sens, l’album expose avec clarté la grammaire du post-bop acoustique.

Il n’est pas anodin que de nombreux clubs programment encore ce type de formation. Revenir aux fondamentaux n’est pas une régression, mais un acte de préservation. Dans les salles intimistes, plafonds bas, tables serrées autour du groupe, ce type d’ensemble prend toute sa dimension. On imagine aisément le quintet de Robinson dans un tel cadre: la trompette captant la lumière de la scène, le pianiste penchant vers un turnaround réharmonisé, le batteur étirant subtilement le tempo jusqu’à faire pencher l’auditoire vers l’avant. C’est souvent là, sur scène, que surgit le véritable risque, tempos modulés, solos prolongés, dialogue immédiat avec le public. L’enregistrement en suggère l’élasticité, mais la pleine intensité se révèle sans doute en concert.

Chasin’ the Dream fait suite à Sweet Love of Mine (2019), premier album de Robinson, puis à Be With Me: Live at the Eastgate Café (2022) et Third Time’s a Charm (2023). Fait singulier, le musicien dispose d’une présence numérique limitée, essentiellement une page Facebook relayant ses concerts. L’absence de biographie détaillée ou de site officiel rend difficile toute contextualisation approfondie, contrainte pour le critique, mais peut-être cohérente avec une démarche où la musique prime sur le discours.

Pour ceux qui commencent à s’intéresser au jazz, Chasin’ the Dream constitue une porte d’entrée accueillante. Il n’exige ni érudition théorique ni décryptage historique. Il appelle simplement à l’écoute attentive. Et pour les amateurs confirmés, il rappelle qu’au sein des formes établies, subsistent encore sincérité, swing et possibilité de renouvellement discret.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, March 1st 2026

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Musicians :
Scott Robinson – Trumpet
Scott Angst – Tenor Saxophone
Aaron Krings – Bass
Jack Macklin – Guitar
Chase Wilkins – Drums

Tracklisting:
1  The Gatekeeper (5:24)
2  Big C’s Chart (6:49)
3  Leia (7:38)
4  Sam’s Dig (6:24)
5  Brian’s Tune (8:26)
6  Bienvenue (4:57)

*All compositions by Sam Robinson