The Interplay Jazz Orchestra – Bite Your Tongue (FR review)

Self Released - Street date : February 26, 2026
Jazz
The Interplay Jazz Orchestra - Bite Your Tongue

Formé en 2013, The Interplay Jazz Orchestra est né à un moment où le big band moderne ne se contentait plus d’être le simple gardien des fastes de l’ère swing. Au cours des deux dernières décennies, les grandes formations sont devenues de véritables laboratoires, réfractant le post-bop, le funk, le lyrisme du jazz européen et même certaines textures issues de la musique contemporaine à travers des sections de cuivres et d’anches autrefois associées principalement à Count Basie ou Duke Ellington. C’est dans cette filiation en constante évolution que s’inscrit ce deuxième album: un enregistrement qui embrasse la tradition sans jamais s’y soumettre.

Dès les premières mesures, l’orchestre ancre son discours dans le langage du post-bop, harmonies sophistiquées, souplesse rythmique, sens aigu de l’interaction, tout en laissant affleurer une élasticité qui frôle parfois le funk. Le groove n’est jamais envahissant, mais il affleure, apportant impulsion et respiration. L’ensemble respire une aisance rare: il ne s’agit pas ici de réinventer à tout prix, mais de célébrer la maîtrise d’un idiome profondément assimilé.

La formation semble adopter le format classique d’un big band de taille intermédiaire, quatre trompettes, quatre trombones, cinq saxophones et une section rythmique, même si les informations détaillées restent étonnamment rares. En dehors d’une présence discrète sur les réseaux sociaux, il existe peu d’éléments retraçant l’évolution du groupe depuis sa création. Cette absence de biographie officielle recentre l’attention sur la musique elle-même. À la tête de l’ensemble figurent notamment Joey Devassy et Gary Henderson, dont l’empreinte se lit dans la finesse et l’équilibre des arrangements.

Devassy évoque une philosophie de «conversation plutôt que proclamation», formule révélatrice d’un esprit collectif. Henderson insiste, quant à lui, sur la nécessité de «laisser respirer les partitions, même lorsque les harmonies se densifient». Ces principes se traduisent par des arrangements qui privilégient l’architecture progressive plutôt que l’effet spectaculaire.

Les instruments à vent, trombones, saxophones, trompettes, en sont les principaux narrateurs. Chaque pupitre bénéficie d’espaces généreux, tant pour les passages d’ensemble d’une précision remarquable que pour des solos amples et expressifs. Dans «My Foolish Heart», le thème apparaît d’abord dans une relative épure avant d’être subtilement reharmonisé: des mouvements internes délicats viennent en déplacer la couleur émotionnelle. Le solo de ténor qui suit joue avec les lignes mélodiques en les étirant au-delà des cadres attendus, instaurant une tension féconde entre ancrage rythmique et liberté.

«Night and Day» illustre également cette approche: le balancement familier du standard est légèrement déplacé, la section rythmique s’autorisant de fines désynchronisations tandis que les cuivres en sourdine commentent avec malice. Ailleurs, des modulations soigneusement intégrées élargissent l’espace harmonique sans jamais paraître démonstratives. Rien n’est ostentatoire; tout est au service d’une cohérence d’ensemble.

Le répertoire s’appuie sur des standards solidement inscrits dans la mémoire collective du jazz, mais jamais l’orchestre ne cède à la simple reproduction. Il les recontextualise. Une poussière de nostalgie affleure parfois, évoquant l’atmosphère feutrée des grandes salles d’autrefois. Mais cette patine est contrebalancée par des gestes résolument contemporains: clusters harmoniques plus audacieux, dynamiques presque cinématographiques, inflexions rythmiques issues d’esthétiques plus modernes. Le groupe navigue ainsi entre les époques, rendant toute classification réductrice.

Parmi les moments les plus évocateurs figure «Strasbourg–Saint-Denis», titre qui renvoie à un quartier parisien plus connu pour son agitation urbaine que pour son romantisme. La musique, pourtant, est lumineuse, enjouée, presque solaire. Les cuivres s’y répondent avec entrain, les saxophones dialoguent avec vivacité. L’écart entre la réalité géographique et la couleur musicale souligne la capacité de l’art à sublimer les lieux, à transformer le quotidien en matière poétique.

Peut-être le seul regret tient-il au fait que l’ampleur des arrangements semble parfois dépasser le cadre du studio. Ces larges voicings de cuivres, ces crescendos soigneusement sculptés appellent l’espace d’une scène, la résonance d’une salle, la présence d’un public. En concert, l’orchestre révélerait sans doute toute la profondeur de ses textures et l’intensité de son interplay.

En définitive, ce deuxième album confirme que The Interplay Jazz Orchestra privilégie l’exigence artisanale à l’esbroufe. Il honore la tradition du big band tout en l’ouvrant subtilement vers d’autres horizons. Surtout, il s’impose comme un disque de plaisir: généreux, immersif, délicatement ambitieux, la preuve que même les mélodies les plus familières peuvent, entre des mains expertes, retrouver un éclat inattendu.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 23rd 2026

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To buy this album (February 26, 2026)

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Musicians :

Saxes:
Alto sax:
Chris Donohue
James Miceli tracks 2,3,4,6,8
Luke Norris tracks 1,5,7,9,10

Tenor sax:
John Marshall
Alejandro Aviles

Bari sax:
Chris Scarnato

Trombone:
Brent Chiarello
Joey Devassy
Steve Barbieri Tracks2,3,4,6,8
John Passannante tracks 1,5,7,9,10
Eric Gottesman

Trumpet:
Mike Rubenstein
Damien Pacheco
Baron Lewis
Gary Henderson

Piano: Jay Orig
Bass: Dave Lobenstein
Drums: Cameron Escovedo
Vocals: Joe Scarnato

Track Listing :
The Congregation (Featuring D. Pacheco, B. Chiarello)
Bite Your Tongue (Featuring D. Pacheco, J. Marshall, C. Escovedo)
Go Figure (Featuring A. Aviles, C. Escovedo)
My Foolish Heart (Featuring D. Pacheco)
It’s Been A Long, Long Time (Featuring J. Marshall, C. Donohue)
Strasbourg-St. Denis ( Featuring C. Donohue, B. Lewis)
The Downside Up (Featuring A. Aviles)
Night And Day (Featuring C. Scarnato, C. Donohue)
Blues For Adrian (Featuring J. Miceli, B. Lewis, J. Devassy)