Barbican Quartet – Lux Intus (FR review)

Berlin Classics – Street date : Available
Classique
Barbican Quartet – Lux Intus

Si vous avez ne serait-ce qu’un intérêt passager pour la musique classique, les premières mesures de Lux Intus pourraient bien vous arrêter net. Dans le premier mouvement du String Quartet No.1 in D Major, Op.25 de Wolfgang Amadeus Mozart, l’Andante sostenuto se déploie dans un souffle suspendu, presque dévotionnel, avant de céder à la vivacité fulgurante de l’Allegro vivo. Sous les archets du Barbican Quartet, cette transition ressemble moins à un simple changement de tempo qu’à une mise à feu. Un silence se prolonge une fraction de seconde de plus que prévu, puis l’ensemble s’élance, timbre patiné, articulation d’une netteté cristalline.

À la différence du jazz, où l’innovation se mesure souvent à l’audace des nouvelles compositions, la musique classique se nourrit d’un renouvellement par l’interprétation. Ce qui compte n’est pas la nouveauté du matériau, mais la fraîcheur du regard. Ici, quatre jeunes musiciens revisitent des œuvres de Mozart, de Rebecca Clarke et de Edward Elgar, compositeurs séparés par des siècles et des sensibilités, et trouvent dans ces écarts mêmes un terrain de dialogue.

Le titre de l’album, Lux Intus littéralement «lumière intrusive», suggère d’ailleurs son fil conducteur. Il ne s’agit pas de moderniser le répertoire par quelque artifice, mais d’en projeter une lumière inattendue sur des territoires familiers. Chez Mozart, le quatuor privilégie une tension du phrasé et des nuances dynamiques subtilement accentuées, laissant les modulations harmoniques irradier de l’intérieur. L’écriture plus sombre et chromatique de Clarke est modelée avec un sens minutieux des dégradés de timbre, l’alto traçant des lignes comme au fusain. Chez Elgar, l’ensemble évite tout pathos excessif, recherchant la clarté architecturale tout en laissant les climax s’épanouir avec naturel.

La formation, deux violons, alto et violoncelle, est classique, mais l’énergie qui circule entre les pupitres est d’une intensité presque rock. Non pas dans le volume, mais dans l’engagement. Les rythmes s’emboîtent avec une précision quasi métronomique sans perdre en souplesse. Dans les forte, la sonorité collective gagne en ampleur sans dureté; dans les pianissimo, elle se réduit à un fil sonore vibrant. La gestion des silences frappe tout particulièrement: les cadences respirent, les transitions restent suspendues dans l’air avant que la phrase suivante ne s’impose avec évidence.

Depuis 2022, l’ensemble, dont les membres sont issus de grands conservatoires européens et ont bénéficié de l’enseignement de figures majeures de la musique de chambre, s’est imposé sur la scène internationale. Leur Premier Prix au 71e ARD International Music Competition, accompagné de plusieurs distinctions spéciales, a marqué un tournant. La réputation d’exigence, pour ne pas dire de sévérité, de ce concours n’est plus à faire. Mais Lux Intrus ne sonne pas comme un simple aboutissement. Il s’inscrit plutôt dans le flux d’un travail continu, d’un dialogue patient entre quatre instrumentistes unis par une discipline presque ascétique.

À certains égards, on pourrait rapprocher cette exigence de l’esprit qui animait la collaboration entre Alfred Deller et William Christie. Les enregistrements de Christie, tels que Music for a While ou Ode à la reine Anne, ont montré combien érudition et imagination peuvent se renforcer mutuellement. Le Barbican Quartet évolue dans un autre répertoire, mais l’on retrouve une rigueur comparable: la beauté naît ici de l’attention, à l’équilibre, à l’articulation, à la logique interne de chaque phrase.

Si mes écoutes et mes écrits portent majoritairement sur le jazz, la frontière entre jazz et musique classique a toujours été poreuse. Keith Jarrett doit beaucoup à sa formation classique dans la construction de ses improvisations; Wynton Marsalis navigue avec aisance entre univers symphonique et jazz. Les deux traditions partagent un même souci d’interprétation. Dans Lux Intus , le choix et l’ordonnancement des œuvres dessinent d’ailleurs une progression presque narrative. Rien n’est laissé au hasard: chaque pièce prépare l’écoute de la suivante, permettant une immersion graduelle.

L’un des mérites discrets de l’album tient à ce sens du tempo global. Le quatuor ne cherche pas à impressionner d’emblée par la virtuosité. Il dévoile progressivement ses atouts: la fusion des cordes aiguës, la profondeur chaleureuse du violoncelle, la souplesse des transitions. Chez Clarke, les dissonances se résolvent comme dans un soupir intérieur; chez Elgar, les crescendos s’élèvent en larges arcs, bâtis avec patience.

Dans la musique classique, la maîtrise technique est une condition préalable. Plus rare est le point de vue, cette capacité à habiter une partition tout en la révélant sous un angle singulier. Chaque membre du Barbican Quartet semble porter une sensibilité propre, mais l’unité de ton demeure. Leur interprétation suggère une philosophie commune: fidélité à l’écriture, mais aussi audace de s’attarder, d’oser la vulnérabilité dans le modelé d’une ligne.

Formé moi-même à la musique classique, je suis rarement surpris. Pourtant, leur lecture du quatuor de Mozart, et en particulier de ce premier mouvement, m’a littéralement coupé le souffle. La musique ne paraît pas figée dans une révérence muséale; elle respire comme si elle venait d’être composée. Cette vitalité ne se décrète pas. Elle naît lorsque des musiciens engagent quelque chose d’eux-mêmes, leur curiosité, leur retenue, leur ferveur, dans l’acte d’interpréter.

Lux Intus s’impose ainsi non comme un album de plus, mais comme une démarche. Une lumière nouvelle s’infiltre dans des œuvres que l’on croyait connaître, rappelant qu’au cœur même du répertoire le plus établi, il reste toujours des angles d’ombre à éclairer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 22nd 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To buy this album

Website

 

Musicians :
Amarins Wierdsma, violin
Kate Maloney, violin
Christoph Slenczka, viola
Yoanna Prodanova, cello

Track Listing:
String Quartet No. 21 In D Major, KV 575 – I. Allegretto
String Quartet No. 21 In D Major, KV 575 – II. Andante
String Quartet No. 21 In D Major, KV 575 – III. Menuetto. Allegretto
String Quartet No. 21 In D Major, KV 575 – IV. Allegretto
Poem For String Quartet
String Quartet No. 1 In D Major, Op. 25 – I. Andante Sostenuto, Allegro Vivo
String Quartet No. 1 In D Major, Op. 25 – II. Allegretto Con Slancio
String Quartet No. 1 In D Major, Op. 25 – III. Andante Calmo
String Quartet No. 1 In D Major, Op. 25 – IV. Molto Vivace
Enigma Variations, Op. 36 – Variation Ix. Adagio, “Nimrod” (Arr. For String Quartet By Christoph Slenczka)
Postlude