Anthony Branker & Other Ways Of Knowing (FR review)

Anthony Branker & Other Ways Of Knowing- Manifestations of A Diasporic Groove & Spirit // Origin Records – March 20, 2026
Jazz
Anthony Branker & Other Ways Of Knowing- Manifestation of A Diasporic Groove & Spirit // Origin Records – March 20, 2026

Écrire sur Anthony Branker, c’est courir le risque des superlatifs. Et pourtant, la retenue semblerait presque malhonnête. Il figure très probablement parmi les compositeurs américains les plus importants et les plus influents de notre temps, non seulement par la sophistication de son écriture, mais par l’architecture intellectuelle et morale qui la soutient. Une fois encore, Branker livre une œuvre puissante, habitée, parfois traversée d’inquiétude, une partition qui porte l’empreinte d’une époque marquée par les fractures civiques, les recompositions culturelles et un sentiment diffus d’accélération historique. Lorsque les idéaux démocratiques vacillent et que le débat public se durcit, les arts ne demeurent pas indemnes. La musique de Branker absorbe ces tensions et les transforme en réflexion.

Pour lui, composer n’est pas simplement construire: c’est écrire au sens le plus noble du terme. Sa musique se déploie avec la densité et la rigueur d’une œuvre littéraire, évoquant la gravité intérieure d’une Marguerite Yourcenar ou la lucidité existentielle d’un Paul Auster. Rien n’y est laissé au hasard. Les motifs n’ornent pas: ils interrogent. Les harmonies ne se résolvent pas facilement; elles suspendent le temps, posent des questions avant d’autoriser une réponse. Ces nouvelles compositions portent une émotion moins soucieuse de séduction esthétique que d’exigence éthique. Elles respirent le doute, la complexité, une vérité plurielle. Branker ne proclame aucun absolu: il formule des propositions musicales mûrement réfléchies, à la fois rigoureuses et profondément humaines.

La présence la plus immédiatement sensible de l’album se manifeste à travers la voix lumineuse de Aimee Allen. Dans un passage particulièrement saisissant, un champ harmonique épuré s’ouvre sous son timbre: les cuivres graves maintiennent une tension discrètement dissonante, tandis que le piano esquisse des figures retenues autour d’un centre tonal fragile. Allen entre presque timidement, étirant ses phrases, refusant la certitude rythmique. Le temps semble suspendu. Peu à peu, l’orchestration s’épaissit, les bois ajoutent une clarté tremblée, les percussions effleurent l’espace sonore, et la voix devient à la fois narratrice et conscience. C’est là que se révèle le cœur émotionnel de l’album: non pas comme un spectacle, mais comme une méditation intérieure.

Composer est sans doute l’un des métiers les plus solitaires qui soient. Il exige de traduire des turbulences intimes en langage partagé. Au fil des années, Branker a gagné en profondeur autant qu’en lisibilité. L’essentiel a pris le pas sur l’ornemental. Les intentions se sont affinées, clarifiées. Il y a dans cette évolution une forme de courage discret. Se livrer, exposer son paysage intérieur, puis laisser l’œuvre vivre au-delà de soi, relève d’un véritable acte de confiance. De plus en plus, il m’est difficile d’écrire sur Branker avec la distance critique habituelle: à mesure que l’on pénètre son univers, la frontière entre analyse et participation devient poreuse.

Cette œuvre doit vivre, se confronter au public, à l’acoustique d’une salle, au souffle collectif d’une écoute partagée. Elle porte en elle une urgence équivalente à celle qui l’a engendrée. Le langage de Branker circule avec fluidité entre les traditions: le contrepoint évoque la rigueur classique, l’élasticité rythmique ouvre vers les territoires du jazz contemporain le plus exigeant. Les auditeurs familiers de ces deux mondes en percevront immédiatement la synthèse, mais la musique n’exclut personne. Même sans vocabulaire technique, on en ressent l’architecture: les tensions et leurs résolutions, l’alternance de densité et d’espace, les fils thématiques qui relient les mouvements en une unité cohérente.

Les musiciens réunis autour de ce projet ne sont pas de simples interprètes: ils partagent une vision. Leurs improvisations n’ébranlent pas la structure, elles l’éclairent de l’intérieur. L’ensemble agit moins comme un accompagnement que comme une communauté de pensée.

On se souvient de What a Place Can Be For Us, jalon important dans le parcours du compositeur. Cet album explorait la notion d’espace, géographique, spirituel, collectif, comme promesse. Le nouveau projet en apparaît comme le prolongement naturel, sans répétition. Si l’œuvre précédente interrogeait le lieu de notre appartenance, celle-ci semble questionner ce que nous devenons sous la pression du monde. La maturation créative de Branker est lente, réfléchie. Il ne cherche pas l’effet immédiat. Avec le temps, son écriture s’est rapprochée de l’essentiel. Paradoxalement, cette concentration intérieure l’inscrit plus fortement encore dans le dialogue social. Il a quelque chose à nous dire, et son propos, suffisamment dense et pensé, mérite d’être entendu avec attention.

Comparer Branker à un autre compositeur paraît vain. Il évolue dans un univers singulier, en développement permanent. À peine croit-on en saisir les contours qu’un nouvel album vient en redéfinir les lignes. Il ne s’agit pas d’une œuvre supplémentaire destinée à exister, mais d’une œuvre nécessaire, une création qui enrichit intellectuellement et émotionnellement quiconque accepte de se laisser toucher par la beauté de son art. Dans un autre registre stylistique, seule Maria Schneider suscite chez moi une conviction comparable: celle que la composition peut encore aspirer à une véritable portée morale et poétique.

Si vous aimez l’art, l’art qui pense, qui questionne, qui refuse la facilité, il est temps de découvrir Anthony Branker, si ce n’est déjà fait. À une époque saturée de distraction, il offre la concentration. Dans un climat de certitudes hâtives, il propose le doute réfléchi. Et dans un monde en quête de sens, il nous donne une musique qui pense aussi profondément qu’elle ressent.

Cher Anthony, merci pour cette œuvre lumineuse et exigeante. Puissiez-vous continuer longtemps à nous offrir des créations d’une telle intensité.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 19th 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To Buy This album

Website

Musicians :
Steve Wilson – alto & soprano saxophones/ flute
Pete Mccann – electric & acoustic guitars
Simona Premazzi – piano
John Hébert – double bass
Rudy Royston – drums
Aimée Allen – vocals (2, 5)
Anthony Branker – composer & musical director

Track Listing:
1 The Children of Lyles Station 9:11
2 Song for Marielle Franco 8:03
3 Beautiful Dancing People 8:32
4 Freedom Water March (at Igbo Landing) 9:44
5 Stolen Sisters 8:25
6 When Past is Prologue 7:03
7 Afro Mosaic Soul Babies 7:07

All music by Anthony Branker (J Prof Music, BMI)
(5) lyrics by Aimée Allen

Produced by Anthony Branker
Recorded by Mike Marciano of Systems Two, NY at Samurai Hotel Recording Studios, Astoria, NY, September 25, 2025
Mixed & Mastered by Mike Marciano & Anthony Branker at Systems Two, NY
Cover design & layout by John Bishop