Kurt Elling & WDR Big Band – In The Brass Palace (FR review)

Big Shoulders Records – Street date : March 23, 2026
Jazz
Kurt Elling & WDR Big Band - In The Brass Palace (FR review)

Kurt Elling, le big band et l’horizon élargi du jazz vocal

Bien que lauréat d’un Grammy Award, Kurt Elling demeure avant tout un passionné de la voix et du jazz, un artiste qui, au fil des années, a élevé chacun de ses projets à un niveau d’exigence rare.

Depuis plusieurs semaines, des extraits circulent en ligne d’un enregistrement live réalisé à la radio publique allemande WDR, qui abrite le prestigieux WDR Big Band. Au fil du temps, cet orchestre est devenu une fierté internationale, accueillant des formations mythiques comme Yellowjackets ou le guitariste Nguyên Lê, parmi tant d’autres artistes majeurs. Pour les lecteurs américains qui ne connaîtraient pas cette institution, la WDR pourrait être comparée à un mélange de NPR et de PBS, tant par sa mission culturelle que par son rôle dans la diffusion des arts.

Un écrin orchestral qui respire

Cet album, dont les arrangements sont signés Bob Mintzer et Elling lui-même, impressionne autant par son ambition que par sa vitalité. Le chanteur y apparaît non seulement sûr de lui, mais véritablement heureux d’être au centre de cet orchestre, dialoguant avec les pupitres comme dans une joute musicale élégante et intelligente.

Dès les premières mesures, les cuivres s’élèvent en larges nappes cinématographiques avant de se retirer pour laisser la voix presque seule, suspendue au-dessus d’une pulsation feutrée de contrebasse et de cymbales brossées. Plus loin, les saxophones construisent un crescendo velouté, et Elling entre en scène avec une douceur quasi parlée, attirant l’auditeur dans une intimité fragile, avant de déployer une note longue et ample qui semble porter tout l’orchestre.

On entend aussi des tensions rythmiques captivantes : trompettes bouchées claquant en contretemps, section rythmique subtilement mouvante, offrant au chanteur l’espace nécessaire pour étirer les syllabes, infléchir le temps et modeler la phrase avec une liberté souveraine. Ces interprétations ne sont pas seulement musicales; elles prennent des allures de scènes dramatiques, presque théâtrales.

L’album arrive à un moment charnière de la carrière d’Elling. L’automne dernier, il faisait ses débuts à Broadway dans le rôle d’Hermès dans la comédie musicale Hadestown, recevant un accueil enthousiaste. Cette expérience semble avoir enrichi son sens de la narration et des couleurs dramatiques, perceptible ici dans chaque nuance.

«Enregistrer un album avec un big band figurait sur ma liste de souhaits presque depuis mon premier disque», confie-t-il. «J’ai eu la chance de travailler avec certains des plus grands orchestres du monde, et j’ai une longue histoire avec le WDR Big Band, un groupe de musiciens d’une virtuosité exceptionnelle.»

Une tradition assumée, un dépassement affirmé

L’influence d’Elling sur le jazz vocal contemporain est considérable. L’émergence de chanteurs comme Michael Mayo s’inscrit dans un paysage que le chanteur a contribué à redessiner, en affirmant que la voix peut être un instrument improvisateur à part entière, au même titre qu’un saxophone ou une trompette.

Il s’inscrit dans la lignée de figures majeures telles que Jon Hendricks, pionnier du vocalese, ou Mark Murphy, maître d’un phrasé élastique et audacieux. Mais Elling possède une signature propre: une construction presque architecturale des grandes formes musicales, et un goût marqué pour la littérature et la poésie intégrées à l’improvisation.

Le répertoire de cet album paraît, à première vue, plus classique que certaines de ses explorations passées. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est la manière dont ces œuvres se transforment en une sorte d’opéra jazz, où l’orchestre évolue en larges arcs expressifs et où chaque texte devient un monologue dramatique. Le WDR Big Band joue avec une liberté rare, porté par les intentions vocales d’Elling, qui pousse l’ensemble vers une créativité accrue.

«J’essaie toujours de créer quelque chose de nouveau, si possible», explique-t-il. «Je voulais que l’esprit de cet album corresponde à l’idée que l’on se fait d’un big band, tout en s’affranchissant de ces conventions.»

L’art de la réinterprétation

Parmi les moments les plus marquants figure une nouvelle lecture de “I Like the Sunrise”, composition de Duke Ellington qu’Elling avait déjà enregistrée sur son album Nightmoves en 2007. Là où la version originale était intime et épurée, cette interprétation se déploie dans des couleurs orchestrales somptueuses, mettant en lumière le lyrisme optimiste de l’œuvre, issue de la Liberian Suite de 1947.

Elling y mêle un poème de Rumi à un solo enregistré du saxophoniste légendaire de Chicago Von Freeman, créant un dialogue posthume empreint de gratitude et de mémoire.

«Je ne suis qu’un intermédiaire», insiste-t-il. «J’ai cherché pendant des années un moyen d’honorer Von, de le remercier et de lui témoigner mon affection.»

Vers de nouveaux territoires

Cet album confirme que Kurt Elling demeure l’une des voix majeures du XXIe siècle. Travailler avec un grand orchestre est un art délicat, exigeant autorité et écoute ; Elling maîtrise ces deux dimensions avec éclat.

Plus encore, ce projet esquisse peut-être l’avenir du big band contemporain. À une époque où les grandes formations peinent parfois à trouver leur place, une telle collaboration montre qu’il est possible d’unir théâtralité, littérature et tradition swing sans rien sacrifier à l’émotion ni à l’improvisation.

On peut imaginer Elling poursuivre sur cette voie : suites étendues, créations scéniques, œuvres à la frontière du concert et du théâtre musical. Si tel est le cas, cet album apparaîtra sans doute comme un jalon important, non seulement dans sa carrière, mais dans l’évolution d’un art toujours capable de se réinventer.

Il suffit d’écouter: la voix d’Elling, souple et habitée, prolonge un héritage qui va de Frank Sinatra jusqu’à aujourd’hui, un héritage vivant, vibrant, en perpétuelle transformation.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 16th 2026

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Website

 

Musicians :
Kurt Elling – voice
Bob Mintzer – saxophone, conductor
WDR Big Band Cologne
Piano: Billy Test
Bass: John Goldsby
Drums: Hans Dekker
Trumpets: Wim Both, Rob Bruynen, Andy Haderer, Ruud Breuls, Carlo Nardozza ,
Trombones: Jonathan Böbel, Raphael Klemm, Andy Hunter, Mattis Cederberg ,
Saxes/ Woodwinds: Johan Hörlén, Karolina Strassmayer, Ben Fitzpatrick, Paul Heller, Jens Neufang

Track Listing :
Steppin’ Out
Desire
My Very Own Ride
I Like The Sunrise
They Speak No Evil
Current Affairs

Production & Recording Info
Recorded Oct 1-5 2024 – Köln (D), Studio 4
Produced by Kurt Elling and Christian Schmitt for WDR Big Band
Executive Producer: Arndt Richter for WDR Big Band , Bryan Farina for Big Shoulders Records
Producer : Christian Schmitt Recording Engineer: Walter Platte Recording Technician: Dirk Franken Mixed and Mastered by: Christian Schmitt
Package Design: Spencer Cole Porter
℗ A production of Westdeutscher Rundfunk, 2025
© 2026 WDR mediagroup GmbH, under exclusive license to Big Shoulders Records