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What We Are Made Of: Shalosh et le son d’une humanité en mouvement
Les lumières s’éteignent. Une figure de piano, mesurée, presque austère, flotte dans la salle, évoquant la clarté disciplinée d’un récital classique. Puis, peu à peu, quelque chose change. Le pouls s’approfondit. La contrebasse se met à rôder. La batterie gagne en puissance. En quelques minutes, ce qui ressemblait à de la musique de chambre se transforme en une matière urgente et physique, une pulsation qui évoque davantage le rock de la fin des années 1990 que l’orthodoxie d’un club de jazz. Ce n’est pas une rupture, mais une métamorphose. Et c’est le territoire naturel de Shalosh.
Peu de trios contemporains circulent avec une telle fluidité entre les frontières stylistiques. Le jazz en constitue la base, mais il n’est qu’un élément d’un vocabulaire qui embrasse également la composition classique occidentale, les modes issus des musiques arabes, les mélodies pop et l’énergie viscérale du rock. En plus d’une décennie d’existence, l’ensemble a développé un langage musical à la fois en quête permanente et profondément cohérent, curieux, mobile, mais uni dans son intention.
«Dès les débuts de SHALOSH, nous avons toujours affirmé que nous ne nous cantonnerions à aucun genre et que nous garderions notre musique aussi ouverte que possible», explique le batteur Matan Assayag. «C’est la meilleure façon pour nous de nous investir pleinement dans chaque morceau, et la seule de rester authentiques.»
Cette philosophie irrigue What We Are Made Of, le sixième album du trio et le quatrième publié chez le label munichois ACT Music. Enregistré à Berlin, le projet capture un groupe parvenu à un degré de sophistication remarquable dans la construction de ses pièces. Là où les premiers disques privilégiaient davantage l’élan brut, celui-ci apparaît plus sculpté, ses dynamiques soigneusement modelées, ses contrastes plus intentionnels. La tension entre fragilité et puissance n’a sans doute jamais été aussi finement équilibrée.
Le pianiste Gadi Stern apporte à son jeu une précision héritée de la tradition concertante, voicings limpides, lignes aériennes dans l’aigu, tout en sachant déstabiliser un passage par des déplacements rythmiques ou une attaque percussive. Le bassiste David Michaeli ne se contente pas d’ancrer l’harmonie: il agit comme un véritable contre-narrateur, introduisant souvent des motifs qui redirigent subtilement la trajectoire émotionnelle d’un morceau. La batterie d’Assayag, tour à tour explosive et retenue, soude l’ensemble; même dans les moments les plus silencieux, une énergie latente demeure perceptible.
L’approche du trio en matière de reprises révèle aussi son exigence analytique. Lorsque Stern revisite des titres connus, il le fait avec le regard d’un compositeur plutôt qu’avec la nostalgie d’un interprète.
«Quand je m’attaque à une reprise, je cherche toujours ce qui manque à l’interprétation originale», explique-t-il. «Prenez Barbie Girl. C’est une chanson d’un cynisme brillant, avec d’excellentes paroles, en mineur et construite autour d’une mélodie mélancolique, mais l’interprétation est très typique de l’Europop des années 1990. J’ai analysé tous les éléments pour voir comment on pouvait les réassembler et les rapprocher de l’essence de la chanson.»
Entre leurs mains, le refrain familier est transformé par des tensions harmoniques et une élasticité rythmique qui en accentuent l’ironie plutôt que de l’atténuer.
La version de Don’t Look Back in Anger est née plus spontanément. «Je me promenais lors d’un voyage à Tachkent, en Ouzbékistan, et le rythme m’est venu comme ça», se souvient Stern. «Je l’ai enregistré sur mon téléphone, et l’idée a pris forme en une quinzaine de minutes.» Le résultat n’est pas un simple hommage, mais une réinvention: l’ampleur hymnique du morceau y devient une méditation syncopée et tendue.
D’autres transformations ont demandé davantage de patience. La relecture moderniste de Torn avait d’abord existé sous une forme de douze minutes, que Michaeli décrit comme «assez brouillonne». Les conseils reçus lors des sessions berlinoises ont permis d’en clarifier la structure, quoi retirer, quoi préserver, jusqu’à ce que la pièce révèle sa logique interne. La version finale se déploie avec un sens du récit presque cinématographique, introduisant, fragmentant puis recomposant ses thèmes.
Mais la qualité la plus frappante de l’album réside peut-être dans le sentiment palpable de confiance collective. Même dans les tempos lents, où l’espace et le silence exigent une grande vulnérabilité, le trio maintient une unité d’intention remarquable. Les micro-gestes comptent: un frémissement de cymbale qui répond à un soupir du piano, un harmonique de basse qui prolonge une phrase mélodique. Ces détails donnent l’impression de trois musiciens qui ne se contentent pas de jouer ensemble, mais s’écoutent en permanence, ajustant leur trajectoire avec une précision instinctive.
«Le groupe est avant tout un refuge où nous pouvons nous exprimer librement et partager nos idées et nos opinions», explique Assayag. «Nous nous acceptons tels que nous sommes, et chaque morceau est le fruit d’un travail collectif. Cela s’entend dans la musique, la diversité des influences et des expériences qui nous définissent. C’est pour cela que nous avons intitulé l’album What We Are Made Of. SHALOSH célèbre la liberté, la beauté des contrastes, l’importance de l’écoute mutuelle et le processus profondément humain de la recherche et de la découverte créatives, des qualités qui me semblent particulièrement importantes aujourd’hui.»
Cet accent mis sur l’humanité dépasse un seul disque. Un autre projet récent du label ACT, celui du trompettiste Peter Somuah, met lui aussi en avant une chaleur lyrique et un dialogue entre cultures. S’il existe un fil conducteur dans le catalogue 2026 du label, c’est peut-être cette insistance sur la musique comme lien, une manière de résister à la fragmentation du monde contemporain.
Assister à un concert de Shalosh, c’est ressentir ce lien en temps réel. Un passage qui débute dans une retenue presque académique peut, sans prévenir, se transformer en une pulsation entraînante évoquant le rock du tournant des années 2000. Les têtes se mettent à bouger, les épaules suivent. Puis, soudain, l’énergie se retire, laissant une ligne mélodique solitaire suspendue dans l’air.
Lorsque les dernières notes s’évanouissent, ce qui demeure n’est pas seulement le souvenir d’une virtuosité stylistique, mais l’impression d’avoir assisté à une conversation, trois voix, distinctes mais indissociables, construisant quelque chose de plus vaste qu’elles-mêmes. À une époque avide de classifications, Shalosh propose quelque chose de plus rare: une musique qui refuse les frontières, affirme le dialogue et rappelle, avec une conviction tranquille, de quoi nous sommes faits.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 14th 2026
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To buy this album (March 27, 2026)
Musicians :
Gadi Stern – piano
David Michaeli – double bass
Matan Assayag – drums
Track Listing:
01 Ella Plays (Shalosh) 04:28
02 Hysteria (M. Bellamy, D. Howard, C. Wolstenholme) 03:47
03 Once Upon a Melody (Shalosh) 03:51
04 Don’t Look Back in Anger (N. T. Gallagher) 04:20
05 Point of Gravity (Shalosh) 04:25
06 Valley Song (D. Samborsky) 05:25
07 Torn (S. Cutler, A. Preven, P. Thornalley) 03:08
08 Barbie Girl (S. Rasted, C. Norreen, R. Dif, L. Nystrøm) 04:11
09 Circle (Shalosh) 04:55
Recorded on September 10 – 11, 2025
Recorded by Klaus Scheuermann
Mixed and mastered by Klaus Scheuermann
Produced by Andreas Brandis
