Jon Irabagon – Focus Out (FR review)

IrabaGast records – Street date : March 13, 2026
Jazz
Jon Irabagon – Focus Out

Jon Irabagon et l’architecture du son

Dans le monde vivant et en perpétuelle évolution du jazz, il est certains musiciens qui suscitent une fascination particulière, des artistes dont les dons sont si équilibrés qu’il devient presque impossible de déterminer où réside leur véritable maîtrise: dans la composition ou dans l’interprétation. Jon Irabagon appartient sans conteste à cette catégorie rare.

Dès les premières notes de cet album, l’auditeur se trouve face à un choix simple: entrer pleinement dans cet univers, ou passer à côté. Il n’y a guère de terrain intermédiaire, et c’est précisément ce qui en fait la force. En musique comme dans la vie, on peut se demander à quoi sert la tiédeur lorsque l’on est irrésistiblement poussé par le moteur de ses idées, surtout lorsque ces idées sont mises en œuvre avec l’intelligence et la maîtrise technique que démontre constamment Irabagon.

Irabagon, Américain d’origine philippine de première génération, né à Chicago en 1978, puise dans un large éventail d’influences. Parmi les plus déterminantes figurent les philosophies et les esthétiques individualistes et émancipatrices de l’AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians), le collectif fondé à Chicago dont les membres, parmi lesquels Anthony Braxton, Henry Threadgill ou Muhal Richard Abrams, ont contribué à transformer le langage du jazz moderne en mettant l’accent sur l’originalité, la création collective et l’expérimentation formelle. Tout aussi essentielle est la riche et exigeante tradition du saxophone ténor de sa ville natale, une lignée qui a toujours privilégié l’audace sonore et la rigueur conceptuelle.

Disons-le clairement: Jon Irabagon compte parmi les compositeurs les plus marquants du jazz contemporain. Écouter sa musique peut constituer un enrichissement intellectuel de premier ordre. Le langage qu’il déploie, résolument moderne, profondément conscient de lui-même, constitue en soi une œuvre d’art, construite selon une architecture soigneusement élaborée. Des rythmes absolus en forment les fondations, tandis que des couches de sons viennent s’y déverser, parfois en fusionnant, parfois en se juxtaposant, remodelant sans cesse l’espace sonore.

Un titre comme Paper Plane apparaît moins comme une pièce isolée que comme le prolongement d’un récit plus vaste que le compositeur déroule. Pour en saisir certaines résonances profondes, il faut se tourner vers la biographie d’Irabagon. En tant que membre d’une communauté minoritaire souvent confrontée à la marginalisation, il a construit ses compositions autour d’un dialogue ouvert avec ses collègues musiciens, créant des espaces de communication et de compréhension qui sont aussi sociaux que musicaux.

Contrairement à de nombreux musiciens contemporains qui multiplient volontiers les collaborations, Irabagon semble concentrer l’essentiel de son énergie au sein de son propre groupe. Cette concentration explique peut-être la profondeur et la cohérence remarquables de son écriture. Des éléments rythmiques d’inspiration latino apparaissent parfois, mais ils sont transformés, absorbés et finalement réinventés dans la vision personnelle du compositeur plutôt que présentés dans leur forme traditionnelle.

L’influence de la musique classique du XXe siècle est également perceptible. Les thèmes y sont développés à travers des textures sonores qui dépassent souvent la définition conventionnelle de la musique pour devenir des formes, des présences presque élémentaires, aussi fondamentales et rationnelles que l’eau, la terre ou le feu. En ce sens, l’œuvre d’Irabagon s’inscrit dans un paysage plus large de la création contemporaine, où les frontières entre jazz, musique de chambre et expérimentation sonore deviennent de plus en plus poreuses.

Dans cette œuvre, Irabagon propose une musique qui exige de l’auditeur une ouverture culturelle peu commune. La beauté ne réside pas dans l’attente d’une mélodie immédiatement séduisante, mais dans la matière même de l’œuvre: sa densité, sa structure, sa logique interne en perpétuel déploiement.

Qu’entendons-nous alors? Peut-être la voix d’un artiste qui affirme sa place, ou celle d’un compositeur déterminé à façonner son propre langage sans compromis. Ou peut-être quelque chose de plus partagé, un fragment de notre sensibilité collective, façonnée par l’écoute, la lecture, l’observation et le développement patient d’un esprit critique.

Chacun trouvera dans la musique de Jon Irabagon ce que sa propre expérience et sa culture lui permettront d’y entendre. Il n’y a pas de règles ici, seulement une invitation, celle adressée à quiconque accepte de se laisser emporter par la forme poétique extrême d’un artiste qui revendique sa culture, son accent et ses influences comme quelque chose de vital et d’irrépressible, tel un cri venu de l’intérieur.

Franchir le seuil de l’atelier de cet artiste, c’est pénétrer dans un espace où le son prend poids et forme, où les rythmes se dressent comme les poutres d’une vaste construction, et où l’auditeur, l’espace d’un instant, peut avoir le sentiment d’assister à l’édification lente d’une cathédrale faite non de pierre, mais de souffle, de métal et de temps.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 13th 2026

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To buy this album (March 13, 2026)

Website

Musicians :
Jon Irabagon, alto saxophone, composer
Matt Mitchell, piano Fender Rhodes
Chris Lighicad, eletric bass
Dan Weiss, drums

Track Listing :
Morning Star
Focus Out
Paper Planes
Evening Star
Indigo Stains
Prayer (for Reomi)
Center Post (bonus track)