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Howard Mandel, Jazz Journalists Association: «Michael Jackson est un artiste aux talents multiples dont la musique, tout comme ses écrits, sa photographie et sa gravure, est pleine d’esprit, entraînante, solidement construite et originale. Il sait que le jazz est affaire de rythme, de mélodie et de joie de vivre, autant de qualités qui abondent dans Gal From Ochi, un album aussi plaisant à écouter qu’il a dû l’être à jouer pour cette formation de haut vol.»
Par une soirée humide à Chicago, de celles où le son semble rester suspendu dans l’air une seconde de plus qu’à l’ordinaire, les premières mesures de The Gal From Ochi se déploient avec une patience délibérée. Une ligne de saxophone s’élève, chaleureuse, en quête, avant de se poser dans un groove à la fois caribéen et indéniablement midwestern. Le rythme avance d’un pas souple, sans hâte mais avec insistance, comme s’il savait exactement où il allait. Lorsque l’ensemble se met en place, la pièce, réelle ou imaginaire, a déjà changé. La géographie se brouille. Chicago commence à sonner comme Kingston en passant par le South Side, comme Lagos réfracté à travers Bronzeville.
Michael Jackson est un artiste aux multiples dimensions, un musicien dont l’œuvre, à l’instar de ses écrits, de sa photographie et de ses gravures, est animée par l’esprit, l’élan, une intelligence structurelle et une originalité profondément personnelle. Il comprend quelque chose d’essentiel au sujet du jazz : la mélodie et la joie ne sont pas des qualités ornementales, mais fondamentales. Ces qualités abondent dans The Gal From Ochi, un album aussi agréable à savourer qu’il a dû l’être à créer pour ce collectif finement accordé.
Il y a des moments où le disque évoque un Manu Dibango élevé dans le Bronx, ayant absorbé le reggae de près avant de le filtrer à travers une sensibilité urbaine américaine. Et pourtant, malgré ses vagabondages stylistiques, il s’agit sans ambiguïté de jazz. Non pas le jazz comme artefact de musée, ni comme reconstitution nostalgique, mais comme langue vivante.
Le Michael Jackson dont il est question ici n’est pas l’icône pop dont le nom évoque les lumières des stades et les chorégraphies spectaculaires. C’est le saxophoniste et compositeur installé à Chicago, qui dirige son ensemble avec une autorité souple, faisant passer des rythmes ondoyants, presque aériens, à travers des paysages harmoniques d’une grande richesse. Les structures sont sophistiquées, stratifiées, parfois complexes, mais elles ne perdent jamais de vue le corps. La complexité coexiste avec l’invitation. On entend l’architecture; on ressent aussi l’envie de bouger.
Le rythme et le souffle sont les deux moteurs de l’album. Chaque morceau porte en lui le courant persuasif d’un appel à la danse, une musique capable d’user les planches bien après minuit. Mais ce n’est pas un disque conçu pour une écoute passive. Jackson puise sans détour dans un vaste réservoir culturel, jazz, funk, calypso, reggae, musiques brésiliennes, blues de Chicago, improvisation libre, ballades et spoken word, laissant ces formes dialoguer plutôt que rivaliser.
Ce faisant, il s’inscrit dans une lignée typiquement chicagoane. La ville qui a vu naître l’Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) a depuis longtemps fait de l’expérimentation enracinée dans la communauté et la tradition une valeur cardinale. Là où New York privilégie souvent le spectaculaire et la virtuosité stylistique, l’identité musicale de Chicago tend vers l’enracinement: une innovation reliée à l’histoire, des élans d’avant-garde ancrés dans le sentiment du blues et les réalités des quartiers. Cette sensibilité imprègne The Gal From Ochi. Même dans ses moments les plus exploratoires, la musique paraît habitée, vécue.
Les dix-huit participants de l’album, tous basés à Chicago, renforcent cet esprit collectif. Parmi eux figurent certaines des voix les plus marquantes de la ville: le batteur et producteur Makaya McCraven, dont l’élasticité rythmique a renouvelé le discours du jazz contemporain; le trompettiste Corey Wilkes, héritier de la tradition de l’AACM; l’insaisissable chanteur Johnny Showtime; et le poète Marvin Tate, dont les interventions en spoken word imprègnent le disque d’un mysticisme malicieux. Leur présence fait de cet enregistrement moins une séance dominée par un leader qu’une véritable déclaration collective.
De fait, les onze morceaux de l’album fonctionnent non comme des pièces isolées, mais comme des chapitres d’un récit plus vaste. Les compositions se déploient avec une logique chorégraphique; leurs structures suggèrent le mouvement, des corps en action, des scènes qui se déplacent, des émotions qui se recomposent. Les textes parlés accentuent la dimension cinématographique, ajoutant ambiguïté et tension poétique. On imagine aisément des chorégraphes contemporains s’emparer de ces pièces, leurs rythmes superposés et leurs contrastes de timbre offrant un terrain fertile au récit par le geste.
The Gal From Ochi se déploie comme un roman, ou peut-être comme un film sans images, offrant un portrait sonore du Chicago contemporain, façonné par les migrations, les croisements culturels et les identités stratifiées. L’écoute peut donner l’impression de traverser la ville fenêtres ouvertes: tourner à Hyde Park, passer par Pilsen, glisser vers Uptown, chaque quartier apportant sa bande sonore. Le reggae résonne sur un trottoir; le calypso flotte un peu plus loin; le blues demeure en arrière-plan, comme une basse continue permanente.
Apprécier pleinement cet album, c’est accepter la surprise. Il récompense les auditeurs prêts à abandonner les attentes trop rigides, à préférer les chemins incertains aux itinéraires balisés. Sa densité exige de l’attention; son hybridité appelle à l’ouverture. Mais pour ceux qui acceptent la rencontre, les récompenses sont considérables.
Ce n’est pas simplement une nouvelle parution jazz. C’est une œuvre soigneusement construite, culturellement attentive et discrètement audacieuse, un poème urbain mis en rythme, subtil dans ses gestes mais vaste dans sa portée. Dans un paysage musical souvent fragmenté par les genres et les algorithmes, The Gal From Ochi affirme quelque chose de plus fluide: une conversation entre histoires, quartiers et diasporas, portée par le souffle d’un saxophone et soutenue par une ville qui a depuis longtemps compris comment transformer la tradition en mouvement vers l’avant.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 12th 2026
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Track List:
The Gal From Ochi
Scoobie Doobie
One For Junior
Pop Tart
Blue Stew
Sonny the Squirrel
Mose Def
Bugsy (Goes to Brazil)
Wolfgang
Stepping Stones
Scoot Ya Butt
Musicians:
Michael Jackson (sax/composition/production/artwork)
Andrew Zallar (keys, vibraphone, bass)
Aaron Koppel (guitar)
Makaya McCraven (drums)
Xavier Breaker (drums)
Jake Vinsel, Jason Roebke, Greg Nergaard (electic/acoustic bass)
JoVia Armstrong, Geraldo de Oliveira (congas, percussion)
Johnny “Showtime” Janowiak (trombone)
Andrew Zelm (trombone)
Marvin Tate, Lady B (spoken word/vocals)
Alfie Jackson (vocals)
Kara Bershad (harp)
Rick Gehrenbeck (keys)
Corey Wilkes (trumpet)
Recorded at CRC Chicago by Freddie Breitberg
