Alfie Jackson – The Peacocks (FR review)

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Jazz
Alfie Jackson – The Peacocks

À l’heure où le chant jazz contemporain connaît un renouveau discret mais indéniable, porté par des artistes qui brouillent les frontières entre composition, improvisation et récit intime, une nouvelle voix commence à attirer une attention soutenue. Il est probable que, sauf à vivre à New York ou à Chicago, vous n’ayez pas encore entendu parler de la vocaliste Alfie Jackson. Pourtant, à Chicago, où elle s’est formée auprès de G. Thomas Allen, Margaret Murphy-Webb, Kurt Elling et au Jazz Institute, son émergence est suivie avec un intérêt croissant.

Cet intérêt s’est transformé en véritable enthousiasme lors du Chicago Jazz Festival l’an dernier. Au cours d’un set en fin d’après-midi qui s’ouvrait dans un quasi-silence, Jackson a entonné une phrase a cappella, dépouillée, qui a semblé suspendre l’agitation du public en plein air; lorsque le groupe est entré en scène, la foule s’était installée dans cette attention dense et rare que les musiciens rencontrent peu dans les festivals. L’ovation finale, longue et sincère, relevait moins de la politesse que de la découverte. Peu après, elle affichait complet au SPACE d’Evanston (Illinois) pour célébrer la sortie de son premier album.

Dans sa voix, on perçoit parfois un écho lointain de Minnie Riperton, non dans l’imitation, mais dans la clarté et l’aisance du registre aigu, maîtrisé par une personnalité artistique résolument affirmée. On pourrait également déceler, dans son phrasé, quelque chose de la subtilité narrative d’une Norma Winstone ou de l’instinct exploratoire des chanteuses qui se situent aux confins progressifs du jazz.

La reprise finale de «Nature Boy» peut surprendre. Le standard a été tant de fois interprété qu’il frôle parfois la pièce de musée, et nombre d’artistes s’y sont cassé les dents. Jackson, elle, en fait un terrain d’exploration, étirant les phrases, modulant les dynamiques, laissant le silence jouer un rôle aussi actif que le son. L’interprétation n’a pas vocation à être définitive; elle est révélatrice. Elle dévoile l’étendue de son imaginaire vocal et la confiance d’une jeune artiste que l’on devine promise à un très bel avenir.

Jackson convainc parce qu’elle ne cherche pas à endosser un personnage. Elle se contente d’être elle-même. Sa passion et son énergie débordent, elle semble s’amuser d’un détail, précise dans chaque intention, apportant une fraîcheur rare à un style difficilement imitable. Comme souvent avec les œuvres de créateurs ambitieux, cet album ne sera pas pour tous. Le langage vocal est moderne, l’architecture musicale parfois complexe, nourrie d’explorations harmoniques et rythmiques qui empruntent autant à la musique de chambre qu’au jazz traditionnel. Entrer dans son univers demande une certaine disponibilité: il se déploie comme un rêve rampant, chaque piste agissant comme une clé ouvrant une nouvelle porte de son monde artistique.

Jackson ne paraît pas chercher à plaire à tout prix. Elle offre sa musique telle qu’elle est, à qui veut bien l’entendre, et pour un premier album, le résultat touche juste. On découvre rapidement ses qualités de musicienne autant que de vocaliste: elle s’accompagne à la guitare et propose un répertoire composé majoritairement de ses propres œuvres. L’ampleur de sa culture musicale saute aux oreilles, tout comme sa volonté de s’inscrire dans une forme de jazz progressif, plus exigeante que consensuelle. On comprend dès lors pourquoi de grands journaux nationaux commencent à s’intéresser à son travail.

Il existe aussi une dimension cérébrale, presque gothique, dans sa manière de penser la musique. Elle semble habiter les notes, quel que soit le morceau abordé, modelant le temps, l’étirant, le distendant. L’album apparaît par moments comme un patchwork de ses passions vocales et musicales. Des intentions parfois rock, une poussée électrique inattendue, une tension rythmique plus brute, viennent troubler ce que l’on croyait acquis, renforçant la sensation de surprise.

En sextet, Jackson demeure le centre de gravité, portée par des musiciens excellents qui semblent prendre un réel plaisir à l’accompagner. Le pianiste évolue entre tonalité et modalité avec souplesse ; la section rythmique respire avec elle. L’ensemble sonne parfois comme un enregistrement live, ce qui peut aussi constituer, pour certains, sa seule faiblesse. Quelques titres paraissent moins intégrés à l’architecture globale, comme s’ils avaient été choisis davantage par élan que par stricte cohérence. Mais ce trop-plein d’idées et d’énergie pourrait bien être, à terme, l’une de ses plus grandes forces, notamment sur scène, où une telle spontanéité devient électrique.

Si ce premier album est un indice fiable, Alfie Jackson se trouve au début d’un parcours qui mérite d’être suivi de près. Des projets de tournée sont à l’étude, de nouvelles compositions prennent forme. Plus qu’une œuvre achevée, ce disque donne le sentiment d’une artiste en mouvement, et, en jazz, c’est souvent là que commencent les histoires les plus passionnantes.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 11th 2026

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To Buy this album

Website

Musicians :
Alfie on vocals and guitar
Sam Roberson, guitar
Leo Milano, sax
Wanye Williams, vibraphone
Chase Wilkins, drums
Daniel Ellis Perez, bass

Track Listing :
500 Miles High
Nature Boy
After The Rain
Inner Urge
How Insensitive
I Deserve This
My One And Only Love
Ugetsu
Do I Move You?
The Peacocks