Lexingtone – Hard Bop Tango (FR review)

Prophone – Street date : February 27, 2026
Jazz
Lexingtone – Hard Bop Tango

Les enveloppes sont épaisses, légèrement usées aux coins par leur voyage, les timbres portant les noms de villes et de langues inconnues. Les ouvrir dans le calme du matin est devenu un petit rituel: faire glisser le disque hors de sa pochette, parcourir les notes, se demander quel son, venu de quel coin du monde, va bientôt emplir la pièce. Ce matin-là, le voyage mène vers le nord, vers les scènes jazz de Scandinavie, et vers un collectif de musiciens remarquablement accomplis réunis sous le nom de Lexingtone. Parmi eux se distingue le trompettiste Erik Palmberg, un musicien dont l’approche révèle non seulement une grande maîtrise technique, mais aussi une curiosité insatiable pour l’histoire qu’il a héritée.

Le jeu de Palmberg évoque souvent une forme d’archéologie musicale. Il se déplace à travers les styles et les époques avec une aisance qui trahit une écoute et une culture profondes, sans jamais tomber dans l’imitation. Son timbre, clair, chaleureux, parfois teinté d’un humour discret, s’inscrit naturellement dans une musique lumineuse d’esprit, même lorsque l’écriture harmonique se fait plus complexe. Le jazz, après tout, a toujours été un art capable d’embrasser à la fois le ludique et le profond, et la musique de Lexingtone occupe précisément cet espace fertile entre les deux.

Le morceau Hard Bop Tango illustre parfaitement cette démarche. Il s’ouvre sur une figure rythmique tendue et entraînante à la contrebasse et à la batterie, bientôt rejointe par des accords de piano qui rappellent l’attaque nette du hard bop classique. Puis, presque sans prévenir, le rythme se détend en une pulsation latine subtile, la percussion soulignant les contretemps tandis que la trompette déploie des phrases plus longues et chantantes. Un saxophone ténor entre en contrepoint, et l’ensemble revient brièvement à un swing plus traditionnel avant de repartir, cette fois vers un passage construit sur des harmonies superposées et une respiration plus ample. L’effet est d’autant plus grisant qu’il refuse de s’installer durablement dans un seul langage.

Une telle écriture révèle des musiciens nourris d’une vaste culture, mais aussi suffisamment sûrs d’eux pour laisser la musique respirer. En choisissant une palette entièrement acoustique, piano, contrebasse, batterie et cuivres, le groupe semble chercher une forme d’intemporalité, laissant les compositions elles-mêmes, plutôt que les artifices de production, porter le récit.

On perçoit également des échos de la tradition d’après-guerre. Si les compositions sont résolument actuelles, un titre comme «Vid Korshamns Bryggor» évoque, par ses contours mélodiques et son lyrisme retenu, l’atmosphère de certaines pages écrites par Miles Davis à l’époque du bop. Mais Palmberg ne s’attarde pas dans la nostalgie. Les musiciens qui ont travaillé avec lui soulignent souvent qu’il conçoit l’improvisation moins comme une démonstration de virtuosité que comme une forme de narration, une ligne qui doit mener quelque part, même si la destination n’est pas immédiatement évidente. Cette philosophie s’entend dans la manière dont ses solos se développent patiemment, construisant la tension par le phrasé plutôt que par la vitesse, et s’appuyant sur la section rythmique pour créer le mouvement.

Palmberg est un membre relativement récent de Lexingtone, mais il est déjà bien connu dans les cercles du jazz européen, ayant joué avec des formations telles que le Swedish Radio Jazz Group, dirigé par Nils Landgren, ou encore le Blue House Jazz Orchestra, entre autres. La présence de Landgren dans ce parcours n’a rien d’anodin. Au-delà de sa réputation comme l’un des trombonistes les plus accomplis d’Europe, il est depuis longtemps une figure centrale du label allemand ACT, tant par ses propres productions que par ses nombreuses collaborations. Être invité dans cette sphère musicale est généralement perçu comme un signe de rigueur et d’imagination, des qualités que l’on retrouve clairement ici.

Hard Bop Tango peut ainsi être décrit comme un album post-bop qui effleure la tradition sans s’y laisser enfermer. Ce n’est peut-être pas un disque destiné aux auditeurs qui recherchent avant tout les formes les plus classiques du jazz; certains détours harmoniques ou rythmiques pourront surprendre, voire dérouter. Mais pour ceux qui considèrent le jazz comme un langage vivant, en constante évolution, les récompenses sont nombreuses. L’interaction entre les musiciens est vive et attentive, les arrangements sont soigneusement construits, et l’ensemble témoigne d’une intelligence musicale qui ne verse jamais dans l’abstraction stérile.

Le son du groupe suggère également une ambition qui dépasse le cadre intimiste du club de jazz. La succession des morceaux crée une véritable dramaturgie, chaque pièce semblant conduire à la suivante comme les chapitres d’un récit. Des thèmes apparaissent, disparaissent, puis reviennent transformés, donnant à l’album la forme d’une histoire avec un début, un développement et une conclusion. On imagine aisément cette musique accompagner les longs plans d’un film d’auteur, ses variations d’atmosphère soulignant les scènes de mouvement, de réflexion ou de tension silencieuse.

Pour le public américain, il existe en outre un attrait particulier à entendre comment des musiciens européens réinterprètent une forme artistique profondément américaine, parfois en en préservant les idiomes, parfois en les infléchissant vers des directions inattendues. Ce dialogue entre les continents constitue peut-être l’une des forces les plus durables de l’album.

Au fond, la question pour l’auditeur est simple: pourquoi écouter ce disque aujourd’hui? La réponse tient dans son équilibre. Hard Bop Tango ne rejette pas la tradition, mais ne s’y accroche pas non plus; il traite le jazz comme une conversation toujours en cours. Et dans un paysage musical souvent partagé entre révérence et rupture, cette voie médiane peut sembler non seulement rafraîchissante, mais nécessaire.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 10th 2026

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To buy this album

Musicians :
Erik Palmberg – Trumpet
Joona Toivanen – Piano
Martin Sundström – Bass
Paul Svanberg – Drums & Percussion

Track Listing :
Snitch
Alcanzar
Vid Korshamns Bryggor
Tango En Botas Demasiado Grandes
Portrait In F Minor
Skylancer
St. Lucia
Down & Quill
Bold Or Gold