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La Fraîcheur nordique s’ecoute au cœur du Texas : La métamorphose d’Ellas Kapell
Le soleil a entamé son ascension agressive, perçant les lourds rideaux écrus de mon bureau avec cette clarté indéniable et impitoyable d’un début de printemps texan. Dehors, l’air commence à chanceler sous la chaleur du Sud ; pourtant, à l’intérieur, l’atmosphère a été radicalement métamorphosée par l’arrivée d’Ember, le magnifique nouvel album du quartet suédois Ellas Kapell. C’est une juxtaposition saisissante: l’éclat de la terre brûlée d’Austin rencontrant la retenue aux teintes bleutées de Stockholm.
C’est la lumière idéale pour découvrir la voix cristalline de Lovisa Jennervall. Dès les premières notes, il est évident qu’il ne s’agit pas simplement d’un disque de jazz vocal de plus ; c’est une leçon magistrale de précision d’Europe du Nord. On y perçoit un ADN musical spécifique, une lignée qui semble avoir été greffée sur le contrepoint formel de Bach et de Purcell, puis gracieusement réassemblée dans le langage fluide et improvisationel du jazz moderne.
L’architecte de la voix
L’approche de Jennervall est une révélation pour ceux qui sont lassés des tropes de «diva» surchargés que l’on trouve souvent dans le jazz contemporain. Elle possède une dextérité digne d’un oiseau migrateur: sans effort apparent, mais guidée par une boussole interne inflexible. Sa technique privilégie la pureté du «straight-tone» (ton droit), souvent associée au folk scandinave, tandis que son phrasé reste profondément ancré dans le rythme et le «pocket» du Great American Songbook.
Contrairement à la prestation vaporeuse et chargée de vibrato des icônes du milieu du siècle, Jennervall utilise sa voix comme un instrument de précision. Elle traite les voyelles comme des éléments structurels, tenant les notes avec une immobilité qui crée une tension palpable avant de les résoudre dans un souffle doux. C’est un style qui exige l’attention totale de l’auditeur, transformant l’acte d’écouter en un acte d’intimité.
Une urbanité cinématographique
Le quartet captive par sa capacité à équilibrer cette fragilité vocale avec un son « urbain » robuste, presque cinématographique. Un saxophone agile et curieux se faufile à travers les arrangements, évoquant le «cool» poli de la côte ouest des albums de Michael Franks des années 80. Pourtant, au moment même où l’on s’installe dans cette fluidité, la contrebasse d’August Eriksson nous ramène dans l’ombre. Son jeu est si évocateur qu’il en devient envoûtant, envoyant un frisson physique à l’auditeur avec une résonance qui semble sculptée dans un bois séculaire.
Ce qui commence comme une fusion pop-jazz accessible se révèle rapidement être un projet bien plus ambitieux. Le groupe a dépassé sa réputation d’interprète de standards. En produisant eux-mêmes Ember, ils ont affirmé une identité plus confiante, et plus expérimentale, que jamais. Le résultat est une musique paradoxalement intime et vaste, fermement enracinée dans la tradition du jazz tout en rayonnant d’une énergie créative naissante.
La Pedal Steel: Un pont entre deux mondes
Le coup d’audace le plus frappant de l’album est sans doute l’intégration de la pedal steel guitar. Pour une oreille située dans le sud-ouest américain, cet instrument porte un lourd fardeau de nostalgie, généralement lié aux figures de l’étranger solitaire de la musique country. Cependant, entre les mains d’Ellas Kapell, la pedal steel est dépouillée de ses associations de «honky-tonk».
Au lieu de cela, elle est utilisée pour créer de vastes nappes sonores ambiantes, des nuages sonores qui flottent au-dessus de la section rythmique comme une brume suédoise. Elle agit comme un pont entre la chaleur acoustique de la contrebasse et les textures modernes du synthétiseur. Cette inclusion élargit le spectre de l’album, mélangeant l’organique et l’électronique d’une manière exploratoire et profondément personnelle. C’est ici, dans le mariage de l’électronique et de l’élémentaire, que le groupe trouve véritablement son pouls «urbain».
Des fjords à la scène mondiale
Considérer Ellas Kapell comme un simple groupe nostalgique serait une grave erreur de calcul. Ember pousse le groupe vers les rivages de la soul et du folk, utilisant le jazz comme une boussole plutôt que comme une cage. Lorsque la trompette intervient, elle agit comme une force d’ancrage, faisant écho à la philosophie minimaliste du Miles Davis de la fin de vie. La musique conjure des images dignes d’un plan de Steven Spielberg, de grands angles sur l’émotion humaine se jouant sur une toile de fond orchestrée avec brio.
Sous l’apparente simplicité de leur son se cache une complexité redoutable. Leurs arrangements sont des exercices d’une finesse extrême, ajoutant une impression de grandeur à ce qui pourrait autrement être des structures minimalistes. Ils ne sont pas seulement un nom sur une pochette de CD; ils sont une esthétique distincte, un style qui semble à la fois intemporel et urgemment contemporain.
Pour l’auditeur américain, il y a une «exotisme» indéniable dans ce disque, un souffle d’air frais scandinave qui offre un répit nécessaire face à la chaleur du Texas. Pour le public européen, c’est un rappel de l’immense profondeur du talent qui émerge actuellement du Nord. Si vous êtes attiré par la poésie des textes et l’ingéniosité des instruments, Ember passera rapidement du stade de découverte à celui d’objet addictif sur votre platine, une œuvre magnifique qui demande à tourner en boucle jusqu’au changement de saison.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 9th 2026
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Musicians :
Lovisa Jennervall | Vocals
Manne Skafvenstedt | Piano, Synthesizers
August Eriksson | Double Bass, Electric Bass, Violin
Edvin Glänte | Drums, Percussion
Featuring
Johan Christoffersson | Alto Sax
Tobias Wiklund | Cornet
Gustav Alte | Pedal Steel
Track Listing :
Very Early
I Didn’t Know What Time It Was
All the Things You Are
I Cover the Waterfront
How Deep Is the Ocean
The Very Thought of You
Don’t Explain
I Fall In Love Too Easily
