| Jazz moderne |
Hellbent Daydream: Brandon Seabrook et l’architecture d’un son sans compromis.
Il existe des albums qui, dès les premières secondes, annoncent clairement qu’ils ne feront aucun effort pour venir à la rencontre de l’auditeur. Hellbent Daydream fait partie de ceux-là. Très tôt, parfois de manière frontale, le disque s’impose non comme une simple suite de morceaux, mais comme un environnement sonore à part entière, un espace qu’il faut accepter d’explorer avec attention et curiosité. Cette posture correspond parfaitement à la philosophie de Pyrolastic Records, un label reconnu pour son engagement en faveur de projets originaux de très haut niveau, souvent impossibles à classer. Cette parution pourrait bien en être l’une des expressions les plus radicales.
L’ampleur du projet devient évidente lorsqu’on considère le parcours de son auteur. Brandon Seabrook, guitariste, bandonéoniste et compositeur, évolue depuis longtemps à la croisée des disciplines, des esthétiques et des scènes musicales. On pourrait, dans un premier réflexe, qualifier Hellbent Daydream de jazz-fusion, mais l’étiquette se révèle rapidement insuffisante. L’urgence du punk rock, la souplesse structurelle du jazz, l’immédiateté de la pop et la densité abrasive du métal s’y côtoient, non comme des clins d’œil stylistiques, mais comme des matériaux constitutifs d’une vision compositionnelle plus vaste. L’ensemble possède une dimension presque cinématographique. On imagine sans peine cette musique accompagner le travail de réalisateurs attirés par la tension psychologique, les récits fragmentés ou les univers surréalistes, des cinéastes pour qui l’étrangeté n’est pas un ornement, mais un moteur narratif.
Il serait cependant réducteur de considérer le jazz comme le seul pilier de cet édifice sonore. La musique classique, et en particulier les traditions contemporaines, y occupe une place tout aussi centrale. Figure incontournable de la scène avant-gardiste new-yorkaise, Brandon Seabrook a été décrit par Hank Shteamer, critique à Rolling Stone, comme un musicien dont les formations combinent «une technique impressionnante, une intensité frénétique et une vision compositionnelle originale». Ryan Reed, de Premier Guitar, va encore plus loin en le qualifiant «d’architecte du chaos», capable d’explorer sans hiérarchie des territoires allant du jazz-fusion au prog le plus brutal et au heavy rock. Loin de se contredire, ces descriptions dessinent le portrait d’un artiste profondément à l’aise dans la multiplicité.
Son parcours de collaborations confirme cette impression. Travailler avec Cécile McLorin Salvant, David Byrne ou Mike Watt ne relève pas ici du simple éclectisme, mais d’une véritable ouverture artistique. Peu de musiciens contemporains circulent avec autant de fluidité entre des univers habituellement cloisonnés. Rien ne semble hors de portée. Et cette liberté s’entend pleinement dans Hellbent Daydream. Ce n’est pas un album conçu pour rassurer ou séduire le plus grand nombre. S’il peut dérouter, voire exclure certains auditeurs, cela semble parfaitement assumé. Nous sommes ici au cœur même de l’acte de création, là où les seules limites sont celles de l’imaginaire de l’artiste.
Sur le plan conceptuel, Hellbent Daydream s’inscrit autant dans une démarche intellectuelle que sculpturale. Le son y semble façonné, presque taillé dans la matière. Densité harmonique, résistance rythmique et friction texturale agissent comme des forces physiques qui modèlent la musique de l’intérieur. La comparaison avec la sculpture s’impose naturellement : à l’image d’un sculpteur travaillant la pierre en fonction de ses intentions, Seabrook compose en dialoguant avec les contraintes sonores. Nombre d’artistes engagés dans une telle exigence produisent des œuvres qui ne prennent pleinement sens que sur scène. Ici, au contraire, le degré de maîtrise est tel que l’album s’impose comme une œuvre autonome. Il ne s’agit pas de la captation d’une idée, mais de son accomplissement.
L’écoute de Hellbent Daydream demande un minimum de préparation. Idéalement, l’album se découvre d’une traite, dans un environnement propice à la concentration, au casque de préférence. Les écoutes répétées ne sont pas un luxe, mais une nécessité: les détails se révèlent progressivement, et la logique interne de la musique se déploie dans la durée. Les auditeurs dont la culture musicale dépasse un seul genre y trouveront un terrain plus familier. Les fondements de l’écriture rappellent en effet certaines traditions de la musique classique contemporaine du XXe siècle, notamment européennes, où l’expérimentation sonore constituait la norme plutôt que l’exception. À ce titre, Seabrook s’inscrit dans une lignée d’artistes pour qui le son est à la fois un champ de recherche et un moyen d’expression.
Hellbent Daydream s’inscrit également dans un moment particulièrement fécond de la carrière de Seabrook. Il s’agit de l’un des deux albums qu’il publiera cette année. Le second, attendu en octobre 2026, réunira son quartet de guitares Utility Modern avec une distribution exceptionnelle: Bill Frisell, Marcus Gilmore et Rashaan Carter. Une telle affiche suffit à mesurer l’ampleur de ses ambitions, qui ne semblent en rien se restreindre, mais au contraire s’élargir vers des formes toujours plus exigeantes.
En définitive, Hellbent Daydream apparaît moins comme une quête de reconnaissance que comme une déclaration d’intention. C’est sans doute l’un des albums les plus imposants de ces derniers mois, non par sa seule densité ou son intensité, mais par l’engagement total qu’il incarne. Se livrer à ce point dans une création sonore, accepter le risque et l’inconfort, n’a rien d’anodin. Brandon Seabrook propose ici une œuvre fondamentale: exigeante, rigoureuse et profondément sincère. Elle laisse entrevoir un avenir où la musique expérimentale ne demeure pas en marge, mais continue d’affirmer sa place comme une force essentielle et nécessaire de la création contemporaine.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 2nd 2026
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Musicians :
Brandon Seabrook – guitars and banjo
Henry Fraser – bass
Erica Dicker – violin
Elias Stemeseder – piano and synthesizers
Track Listing :
Name Dropping is the Lowest form of Conversation (Waltz)
Bespattered Bygones
Hellbent Daydream
I’m a Nightmare and You Know It
Existential Banger Infinite Ceiling
The Arkansas Tattler
Autopsied Cloudburst
All compositions by Brandon Seabrook
Recorded by Aaron Nevezie at The Bunker Studio, Brooklyn
Mixed by Owen Mulholland at 35th Street Studio, Manhattan
Mastered by Eivind Opsvik at Greenwood Underground
Produced by David Breskin
Album design by Spottswood Erving and July Creek for Janky Defense
Thanks to: Anais Blondet Medina, Jaxie, Kris Davis, Ann Braithwaite, David Breskin, Isabel Breskin, Anthony Pirog, rejection, perseverance, travel, and all guitarists everywhere.
