| Jazz |
Stars confirme ce que les auditeurs attentifs de Martin Wind pressentaient depuis longtemps: c’est un musicien que l’on perçoit avant tout comme un compositeur. Un architecte du son davantage qu’un soliste en quête de lumière, Wind appartient à ce cercle restreint d’artistes pour qui la structure, l’équilibre et l’intention comptent autant que la virtuosité.
À l’instar de plusieurs musiciens européens ayant traversé l’Atlantique pour étudier le jazz aux États-Unis, et qui ont su non seulement s’y intégrer mais y prospérer, Wind propose ici une réponse profondément personnelle à l’Amérique. L’album tient moins du manifeste que de la carte postale: une réflexion sensible et affectueuse sur ce que le pays peut inspirer après des années d’immersion.
Dans la discographie de Wind, Stars s’impose comme une œuvre de synthèse. L’écriture y est plus épurée, le tempo plus assuré, la confiance accordée au silence plus affirmée. Wind ne «dirige» pas son groupe au sens traditionnel du terme; il l’oriente avec retenue et délicatesse, laissant la musique respirer. Son jeu de contrebasse est volontairement généreux: les espaces sont ménagés, le poids musical réparti avec soin. L’autorité, ici, est discrète, jamais imposée.
L’album se déploie presque comme un hommage à la grande lignée du jazz. Chaque titre porte une intention claire, laissant deviner un projet qui a pris le temps de mûrir, parfois sur plusieurs années. Cette patience se trouve magnifiée par la présence de Kenny Barron, l’une des figures les plus respectées et les plus aimées du jazz contemporain. Le piano de Barron est, comme toujours, lumineux, mais son apport essentiel réside dans l’assise mélodique et rythmique qu’il offre à l’ensemble. Il ancre le groupe avec une élégance naturelle qui élève chaque interaction.
Installé à New York depuis de nombreuses années, Wind est devenu un habitué des grandes scènes de jazz et un musicien de studio particulièrement recherché. Sa carrière dépasse largement le cadre du jazz, comme en témoignent ses contributions à des musiques de films telles que The Alamo, Intolerable Cruelty, Mona Lisa Smile, Fur, True Grit, The Secret Life of Walter Mitty ou encore Gemini Man. Compositeur par instinct, mais aussi contrebassiste d’une clarté et d’un raffinement remarquables, Wind apporte à son écriture une rare amplitude d’expérience. La participation de Kenny Barron à ce projet n’a donc rien d’étonnant, pas plus que la liste impressionnante d’artistes avec lesquels Wind s’est produit, de James Taylor à Renée Fleming, de John Legend à Chaka Khan, d’Aretha Franklin à Herbie Hancock. Une telle diversité ne peut qu’affûter le regard porté sur ses propres compositions.
Ce qui frappe le plus, toutefois, c’est le degré d’exigence musicale de l’album. Les compositions comme l’interprétation obéissent à un même niveau de rigueur, plongeant rapidement l’auditeur dans une forme de fascination. À première écoute, la musique peut sembler simple, presque évidente; sous cette apparente clarté se cache pourtant une complexité redoutable et un équilibre fragile, que seuls des musiciens de ce niveau peuvent atteindre. Stars s’écoute avec une facilité déconcertante, ce qui pourrait laisser croire à un disque de jazz classique. Ce serait une erreur.
Nous sommes ici pleinement ancrés dans le paysage agité du XXIe siècle, une époque où le jazz, comme une grande partie de la culture contemporaine, peine parfois à concilier vitesse, pertinence et profondeur. Wind semble parfaitement conscient de cette tension. Plutôt que de s’abriter derrière la nostalgie ou de forcer une modernité artificielle, il choisit la stabilité. Il maintient le cap, attentif à la tradition mais résolument tourné vers la continuité. Son ambition n’est pas de réinventer le jazz, mais d’y appartenir pleinement, en tant que forme vivante et en constante évolution. De ce point de vue, le pari est tenu.
Maîtrisant avec une justesse remarquable l’art de la mélodie et de l’arrangement, Stars laisse une impression durable, à la fois discrète et puissante. La joie est omniprésente, mais il s’agit d’une joie ancrée, enracinée dans le savoir-faire, la connaissance partagée et, surtout, la connexion. Or la connexion demeure, au fond, l’essence même du jazz.
Cet album agit comme une invitation, adressée aussi bien aux musiciens qu’aux auditeurs. La musique semble murmurer une évidence: nous sommes ensemble dans cette aventure. Peut-être est-ce là la véritable définition de la maîtrise, cette capacité à laisser le temps circuler dans la musique, à encourager une écoute attentive, à ouvrir un espace pour une relation humaine authentique.
Enfin, une douce nostalgie affleure, rappelant les premières images télévisées du jazz : des artistes souriants, pleinement engagés, techniquement irréprochables et émotionnellement disponibles. On imagine aisément écouter Stars en fin d’après-midi, sur une terrasse ensoleillée quelque part en Louisiane, apercevant au loin la silhouette de Wynton Marsalis adressant un signe complice, tandis que Martin Wind tirerait l’archet pour déposer une empreinte européenne au cœur de ce paysage américain.
C’est gracieux. C’est élégant. Et cela rappelle une forme d’intelligence musicale que l’on aimerait entendre bien plus souvent.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 1st 2026
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Musicians :
Anat Cohen: Clarinet
Kenny Barron: Piano
Martin Wind: Bass
Matt Wilson: Drums
Track Listing :
Passing Thoughts
Life
Black Butterfly
Moody
Wail
The Feeling Of Jazz
Pra Dizer Adeus
Standing At The Window Waving Goodbye
Stars Fell On Alabama
Blues With Two Naturals
Marc’s Moments
