The New York Second – Café Madrid (FR review)

TNY2 records – Street date : February 7, 2026
Jazz
The New York Second – Café Madrid

Café Madrid — Harald Walkate/ The New York Second

Parfois, je me dis que j’exerce un métier enviable, surtout lorsqu’un nouvel album d’un compositeur s’invite discrètement dans mon matin, quelque part entre l’arôme persistant d’un café Lavazza fraîchement servi et les premières notes de musique qui atteignent mes oreilles avant même que la ville ne soit pleinement éveillée. Casque sur les oreilles, le monde extérieur se dissout. L’instant s’étire. Et, une fois encore, la musique ouvre la porte d’un nouveau lieu.

Café Madrid de Harald Walkate appartient à cette catégorie rare d’albums à la fois immédiatement personnels et subtilement universels. Il s’adresse avec la même évidence à un public américain qu’européen, se déployant comme un carnet de voyage inspiré, dans lequel la forme compte autant que le sens. C’est une musique qui ne réclame pas l’attention: elle la gagne, patiemment, dans la durée.

Construit comme les onze chapitres d’un roman, l’album invite à réfléchir à sa propre genèse. Café Madrid existe peut-être, ou peut-être pas, en tant que lieu réel ; l’Espagne y semble presque accessoire. Ce qui importe, c’est l’idée du lieu, filtrée par la mémoire, l’imaginaire et l’expérience vécue. Tous ceux qui ont voyagé connaissent ces instants: un coin de rue, une rafale de vent, des feuilles emportées, de petits détails fugaces qui réveillent soudain un autre souvenir. Cet album est fait de ces impressions-là.

Interprétée par un quartet acoustique, la musique se situe à la frontière d’un jazz contemporain à la fois exigeant et accessible. La complexité ne tient pas à la démonstration, mais au temps, aux intentions, au regard que chaque musicien porte sur la partition. Le piano en constitue l’ossature tonale, tandis que le vibraphone joue un rôle plus subversif, guidant l’auditeur de scène en scène comme un narrateur discret. Le tempo est volontairement mesuré. Ici, rien ne presse. Il y a de l’espace. De l’espace pour écouter, pour réfléchir, pour dériver.

C’est un jazz de la contemplation: mélodique en apparence, intellectuellement dense en profondeur. Presque zen dans son esprit, il avance à contre-courant des rythmes fragmentés de la vie urbaine contemporaine. Au-delà de l’évidence mélodique, l’album sollicite l’esprit, fait surgir des images qui s’accumulent peu à peu et glissent vers une forme de nostalgie. Café Madrid est moins un son qu’une atmosphère. On ne peut s’empêcher de se demander : si ce café était situé dans une ville du Nord, dans le froid, quelle identité prendrait-il? Quelles couleurs subsisteraient? Quels silences s’imposeraient?

La musique de The New York Second s’inscrit naturellement dans le champ du jazz contemporain, tout en puisant librement dans la soul, les musiques latines et l’héritage classique. Les critiques parlent souvent de musique «poétique», «atmosphérique» ou «cinématographique», des termes parfois galvaudés, mais ici pleinement justifiés. Composer une musique capable de préserver une identité forte du début à la fin, sans céder à la facilité ni à la répétition, est un exercice périlleux. Café Madrid atteint une forme rare de complétude sans jamais donner le sentiment d’être clos. L’album ouvre des portes sans en refermer aucune, se déployant comme une pièce de musique de chambre soigneusement écrite plutôt que comme un simple disque de jazz.

Les ombres d’Erik Satie et de Rachmaninov planent en filigrane, non comme des citations directes, mais comme des présences lointaines. Ce n’est ni un simple album de voyage, ni seulement une œuvre romantique. C’est avant tout un album de cultures, plurielles et entremêlées, à l’image de la géographie intérieure de son compositeur.

C’est là, au fond, le rôle de l’art: rassembler ce qui nous constitue intimement et le projeter vers l’extérieur sous une forme artistique, qu’il s’agisse des arts plastiques, de la littérature ou de la musique. À certains moments, Café Madrid évoque le rythme posé et introspectif de La Trilogie new-yorkaise de Paul Auster: une œuvre contemplative, littéraire, discrètement immersive. Sous son apparente sérénité se cache le travail de musiciens d’un niveau exceptionnel, dont l’expérience de vie permet de bâtir un décor d’une richesse et d’une profondeur remarquables.

Il est peut-être temps de se resservir un café et d’écouter une nouvelle fois, en laissant l’esprit vagabonder. Et bien qu’il s’agisse du cinquième album de The New York Second, Café Madrid s’impose avant tout comme l’œuvre d’un grand compositeur contemporain. Ce n’est pas une destination. C’est un état d’esprit. Et son architecte s’appelle Harald Walkate.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 22nd 2026

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To buy this album

Website

Musicians :
Harald Walkate – piano,
Rob Waring – vibraphone
Max Sergeant – drums
Lorenzo Buffa – double bass

Track Listing :
One Sunday
As The Crow Flies
Algerian Boardwalk
Skylines
Cafe Madrid
West By Norwest Boulevard
The Laost Christmas
So Long
And Then it’s Gone
Now it’s Just You and Me
Grow your Quiet Fortune