Ronnie EARL & THE BROADCASTERS – Beyond The Blue Door

Stony Plain Records / Socadisc
Blues

Je suis assez vieux et verni pour avoir vu Ronnie EARL live avec Roomful Of Blues dans un festival belge en 1987. Au milieu de ce big band rhythm n’ blues (où il remplaça huit ans durant rien moins que Duke Robillard), placé à gauche de la scène et ployé sur son manche dans son costard cintré, chacune de ses interventions démontrait une imprégnation profonde de pans entiers du patrimoine blues. Huit ans plus tard, le même festival nous le ramenait en leader de son propre band, et son aspect vestimentaire traduisait alors déjà l’évolution artistique du personnage. Coiffé d’un calot oriental et attifé comme le petit frère de Carlos Santana, il délivrait alors des sets entièrement instrumentaux, où ses six cordes se substituaient avec ferveur aux parties vocales. C’était l’époque de ses chefs d’œuvre, “Language Of The Soul” puis “The Colour Of Love”, et l’émotion introspective dont il irradiait alors était proprement tétanisante. Backstage, on put le voir ensuite, courbé dans le même accoutrement, suivant docilement son épouse dans la file du catering en self-service, tandis que cette dernière lui indiquait ce qui semblait casher parmi les mets du buffet. Les parents de Ronnie Horvath (dit Ronnie EARL) étaient des survivants de l’holocauste (quand on sait de quoi il retourne, on n’emploie pas le terme de rescapés). Tout comme ceux de Peter Greenbaum (dit Peter Green) ou encore ceux de Bob Margolin. Et si l’on prétendit un jour que pour savoir jouer le blues, il faut avant tout le ressentir, des artistes de cette trempe (tout comme ceux, Afro-Américains, qui subirent la ségrégation la plus crasse) l’éprouvent à ce point qu’il leur est souvent insupportable. Et dès lors, même la musique ne suffit plus à en prodiguer l’exutoire. Ceci pour témoigner que Ronnie Earl n’est assurément pas un musicien ordinaire, et que l’équilibre précaire sur lequel repose sa psyché vacille parfois pour le précipiter vers les affres de la dépression. En 30 ans et 26 albums, ses Broadcasters ont vu défiler la crème de la scène blues de Nouvelle-Angleterre (et au delà): “Mudcat” Ward et Anthony Geraci (piliers des Bluetones de son ami Sugar Ray Norcia), mais aussi Tony Z, Ron Levy, Bruce Katz et Dave Maxwell aux claviers, Jerry Portnoy à l’harmonica et Per Hanson aux baguettes. Cette nouvelle livraison présente la dernière mouture en date de la formation: Dave Limina aux claviers, Paul Kochanski à la basse et Forrest Padgett aux drums. Les invités se bousculent au portillon, puisqu’on y dénombre Kim Wilson, Greg Piccolo, Peter Ward, Geraci et la légende américaine du folk-blues, David Bromberg en personne. La chanteuse Diane Blue, désormais membre à part entière des Broadcasters, introduit le propos avec brio sur “Brand New Me”,en hommage à la regrettée Aretha Franklin, cuivres et swing à l’appui. Kim Wilson prend le relais aux micros chant et harmo, pour une reprise décapante du “Baby How long” de Howlin’ Wolf, où Ronnie se fend d’un chorus époustouflant, dans l’esprit du regretté Hubert Sumlin. Vient ensuite une version instrumentale du “Drown In My Own Tears” d’Henry Glover, où le sax ténor de Greg Piccolo donne la réplique au jeu plus sensible que jamais de Ronnie. Trop heureux de ces retrouvailles, les deux complices réitèrent l’exploit en duo pour le bref “Alexis’ Song”, avant que Mrs Blue ne reprenne ses droits. “The Sweetest Man” est un Chicago shuffle, sur lequel les six cordes de Mr Earl restituent au South Side tout ce que Magic Sam lui apporta. Tous deux aux guitares acoustiques, David Bromberg et Ronnie Earl s’adonnent ensuite à une version aussi Mississippi que possible du “It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry” de Bob Dylan. “A Soul That’s Been Abused” est un slow number dans la veine du “Double Trouble” d’Otis Rush (idole de Ronnie). En près de 10 minutes, c’est la pièce de résistance de l’album, et ce que la guitare y produit fait courir des frissons. Moitié plus court, “Peace Of Mind” n’en produit pas moins un effet similaire. Maintes fois repris (de Sade à Steve Winwood) le standard de Timmy Thomas “Why Can’t We Live Together” offre à Ronnie Earl l’occasion d’exprimer sa sensibilité latine. “Blues With A Feeling” de Little Walter permet à Kim Wilson de revenir étaler sa classe lumineuse en toute simplicité, tandis que comme l’indique son titre, “T-Bone Stomp” en fait autant pour l’admiration que porte Earl à Aaron Walker, de même que “Wolf Song” (démarquage instrumental de “Smokestack Lightining”) pour Chester Burnett. La tonalité de ce disque n’est pas foncièrement mystique, puisqu’il y est avant tout question de diversité, de plaisir et d’émotion. Quand cette ambition est portée par un tel aréopage, on est assuré de connaître à son écoute de grands moments de félicité.

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

PARIS-MOVE, August 1st 2019