PETER FRAMPTON BAND – All Blues

UNIVERSAL MUSIC
Blues

Sacré Peter FRAMPTON ! Au faîte de sa gloire, il vendait tant de disques et était tellement adulé, que le sardonique Frank Zappa en personne lui dédia une parodie cinglante (“I Have Been In You”, sur “Sheik Yerbouti”). Cet épisode fut si prégnant que la majorité des amateurs occasionnels de musique (ceux qui ne connaissent que les hits) ne s’intéressèrent non seulement jamais à ce qu’il put accomplir ensuite, mais surtout, continuèrent à ignorer superbement ce qu’il avait réalisé auparavant. Parvenir à débaucher Steve Marriott de ses Small Faces pour co-fonder avec lui Humble Pie (et les quitter sur le tellurique “Rockin’ The Fillmore”) n’était pourtant pas anodin. Ses 18 ans à peine sonnés, il avait certes enregistré deux albums avec les mignons The Herd, mais c’est le succès phénoménal de son propre “Frampton Comes Alive” en 1976 qui le propulsa au firmament (six fois disque de platine). On parle là d’un temps où les dinosaures arpentaient encore la planète: les blockbusters de l’époque se nommaient encore (ou déjà) Pink Floyd, Led Zep, Kansas (qui se souvient de ça, à part notre rédacteur en chef Frankie…?), Chicago, Status Quo, Queen et Supertramp. Sans mesurer la frustration des amateurs de vrais frissons (qui allaient finir par allumer la mèche du punk), les paons des charts d’alors se pavanaient au fil de grotesques productions cinématographiques (“Lisztomania”, “Tommy”, “The Song Remains The Same”…), et ce pauvre Peter n’échappa pas à la règle: on le vit alors endosser le rôle de Billy Shears dans l’écœurante pièce montée “Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band”, telle qu’ourdie par le magnat Robert Stigwood (auprès des Bee Gees, ainsi que d’Alice Cooper, Earth Wind & Fire et Aerosmith). Pour lucrative qu’elle put se révéler, cette période n’en éclipsa pas moins durablement le talent principal du beau Peter: un guitariste à la versatilité peu commune, capable de finesses insoupçonnées comme de saillies fulgurantes. En le confinant à ce rock FM pataud qui faisait alors le bonheur des college radios, on réprima pour longtemps le musicien qui trépignait sous cette petite gueule d’ange. Au point qu’on le vit reprendre le chemin des studios en tant que session man de luxe (pour David Bowie, Crosby, Stills & Nash, Bill Wyman, Ringo Starr et même notre Johnny national). À l’abri du besoin, c’est dans ce contexte que le guitariste tentait désormais de retrouver l’essence de son art. À présent que son public aborde (comme ses contemporains) les rives du troisième âge, et que ceux qui ne sont pas encore partis vers un monde que l’on prétend meilleur accusent les outrages du temps (demandez donc à Phil Collins d’agiter ses baguettes au delà d’une mesure), Peter concède qu’il devra bientôt se retirer à son tour. Atteint d’une maladie musculo-inflammatoire (la myosite à inclusions), il annonce une tournée d’adieu, mais surprend quand même son monde avec cet album. Certains esprits mal tournés ont beau prétendre que le blues est aux ex-rockers l’antichambre de l’EHPAD, ce retour aux fondamentaux dépasse, et de loin, le simple opportunisme commercial. Cousin dans l’esprit comme dans la forme du fameux “From The Cradle” de Clapton, il s’ouvre sur une version musclée de “I Just Want To Make Love To You”, davantage dans la veine de celle qu’en donna en son temps Muddy Waters que selon l’arrangement que Willie Dixon appliqua à celle d’Etta James. Pour en accentuer le cachet, le grand Kim Wilson y appose le sceau de son harmonica trempé aux meilleures sources. Le grain vocal de Frampton s’est épaissi avec les ans, et sied désormais mieux à ce registre qu’à celui de ses bluettes d’antan. Sur “She Caught The Katy”, Peter se fend d’un solo à décorner un buffle, prélude à une version instrumentale (et poignante) de “Georgia On My Mind”. Comment admettre que ces six cordes puissent être en train de livrer leurs derniers feux? Le temps d’écraser une larme, et ce bon Bo Diddley ravive le boogaloo, avec la reprise de son célèbre “You Can’t judge A Book By The Cover”, strié d’une slide à choper le tétanos. L’occasion de noter qu’avec “I’m A King Bee” de Slim Harpo, cette sélection présente pas moins de trois covers que les Rolling Stones empruntèrent au répertoire afro-américain à leurs débuts. Le regretté Freddie King est également à l’honneur, puisque trois titres de sa propre set-list figurent également au menu: “Me & My Guitar”, “Going Down Slow” et le “Same Old Blues” de Don Nix. Frampton s’y donne à cœur joie, répliquant à s’y méprendre les inflexions et les envolées du maître, disparu à 42 ans. Contrairement à ce qu’elle indique, la plage titulaire n’est pas un blues, mais un instrumental de Miles Davis sur un rythme de valse swing, au fil duquel Peter dialogue avec un guest de renom: Larry Carlton. Superbe intermède cool jazz qui offre au pianiste Rob Arthur l’occasion de briller à son tour en solo, avant l’hommage obligé (et quelque peu prévisible) à B.B. King pour une version de “Thrill Is Gone”, avec la slide chantante de Sonny Landreth en brêve invitée de marque. C’est Steve Morse qui prend le relais sur “Going Down Slow”, confirmant que les diverses branches du heavy-rock britton puisèrent bien aux mêmes racines. Lors d’une interview présentant ce disque, Peter Frampton confia trois indices cruciaux: le groupe qui l’entoure sur ces enregistrements est celui qui l’accompagne sur les planches. Secundo: l’essentiel de ces titres fut capté live en studio. Et enfin, pas moins de 23 plages furent ainsi finalisées. Ce qui augure sans aucun doute d’un prochain volume 2, que l’on attend déjà avec impatience!

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

PARIS-MOVE, June 27th 2019