GARY MOORE – Live From London

Provogue / Mascot
Blues
Gary Moore (2)

Autant le confesser d’emblée, j’ai toujours eu un peu de mal avec Gary Moore. Pas tant à cause de sa carrière, jalonnée de zig-zags et de revirements (qui d’autre peut ainsi se targuer d’être alternativement passé de Thin Lizzy à Colosseum et du prog au jazz, pour finalement se revendiquer du blues?), qu’en raison de la vacuité bavarde de son jeu de guitare grandiloquent. Tout m’y a toujours semblé faire primer l’épate au détriment du feeling, et la performance gratuite à la sincérité de l’émotion. Je l’ai même enduré en concert (il avait amené pour l’occasion Brian Downey, batteur historique de Thin Lizzy), et ai pu y confirmer les mêmes préventions. Ce funambule du sustain et des notes en rafale sut pourtant fendre l’armure le temps d’un album miraculeux, ce “Blues For Greeny” où il rendit hommage au grand Peter Green. Il y laissait transparaître d’insoupçonnés trésors de finesse, aux antipodes par exemple de son précédent enregistrement avec ces matamores de Jack Bruce et Ginger Baker. Énorme vendeur de disques depuis son chartbusting “Still Got The Blues”, il n’est guère étonnant que l’industrie persiste à faire fructifier son patrimoine, en publiant régulièrement de tels inédits à titre posthume. Ce qui nous mène à ce “Live From London” (le septième du genre, dans sa discographie), enregistré le 2 décembre 2009 à l’Islington Academy. Quatorze mois avant sa disparition, Moore, alors âgé de 57 ans, surfait encore sur le succès de “Still Got The Blues”, défouraillant un répertoire largement emprunté à ce registre, tout en lui administrant le shock treatment dont il était coutumier. Et ça ne rate pas. Dès le “Oh Pretty Woman” d’Albert King introductif, on en prend plein les esgourdes et les mirettes: saturation, feedback outré et championnat du monde d’escalade de manche, à faire blémir Alvin Lee lui-même (autre guitar-frimeur décédé en Espagne). La rythmique bastonne à l’unisson, et l’on en viendrait presque à plaindre les malheureux membres du public qui s’imaginent y découvrir le blues, s’il n’était cette cover du “Have You Heard” de John Mayall (où Moore s’essaie à pasticher, même de façon brouillonne, les pourtant guère moins expansifs Buddy Guy et Freddie King), et ce “Since I Met You Baby” où B.B. King semble s’être pris les doigts dans la prise. Quand il ralentit la cadence, on parvient à lui concéder un réel talent vocal (“I Love You More Than You’ll Ever Know”), mais plus d’un demi-sècle après le pinacle du british blues boom, on assiste le plus souvent ici à sa caricature la plus radicale. C’est d’autant plus regrettable que le répertoire n’est pas en cause (“All Your Love” d’Otis Rush via les Bluesbreakers, “Mojo Boogie” de J.B. Lenoir circa la version slide de Johnny Winter, “Too Tired” de Johnny Guitar Watson, “Walking By Myself de Jimmy Rogers…). Que le genre continue de faire florès ne le dédouane guère pour autant, mais si vous aimez déguster la musique sous forme de bourrasques et d’acrobaties, ou si vous confondez inspiration et testostérone, cet artefact est fait pour vous.

Patrick Dallongeville
Paris-MoveBlues Magazine, Illico & BluesBoarder

PARIS-MOVE, March 21st 2020