THE FILLMORE EAST – Last 3 Nites

Echoes
Blues, Folk, Rock

Né Wolodia Grajonca de parents russes à Berlin en 1931, Bill Graham fut l’un des pionniers de l’entrepreunariat événementiel de masse aux USA. Tandis que d’anciens forains au parcours douteux se frayaient un chemin dans l’industrie du disque, ce bon vieux Bill fut l’un des premiers à envisager le spectacle rock dans sa dimension technique, et à le rationaliser en transformant une ancienne patinoire de San Francisco en salle de concerts. Le succès du Fillmore Auditorium (ouvert mi-1965) contribua amplement à l’éclosion et au retentissement de la scène west-coast de l’âge d’Aquarius. S’imposant rapidement comme le nec plus ultra en matière d’accueil, de sonorisation et d’éclairage, le Fillmore relégua bientôt aux oubliettes les infâmes salles de sports où tournaient jusqu’alors les groupes d’envergure comme ceux en émergence. Dès 1968 s’ouvrait son équivalent à New-York (logiquement bâptisé Fillmore East). Après un quart de décennie à sillonner les USA de part en part pour gérer de front ses deux établissements (sans parler de la carrière de Santana, dont il managea les débuts), notre Wolodia-Bill se fit un bon gros burn-out, et décida que non, vraiment, la tournure que prenait le show-biz (sur des travées qu’il avait pourtant contribué à dessiner) ne lui convenait plus. Le Fillmore-West frappé de réquisition et promis à démolition, il décida de fermer aussi son rejeton new-yorkais, le Fillmore East. Mais pour sortir par le haut (comme disent les hommes politiques quand ils se sentent acculés), il y programma trois soirées d’anthologie, avec sept des groupes majeurs qui marquèrent l’histoire de ces lieux. C’est l’intégralité de ces concerts que restitue ce quadruple CD, avec (accrochez vous!) rien moins qu’Albert King, le J.Geils Band, Edgar Winter, Mountain, les Beach Boys, Country Joe McDonald et l’Allman Brothers Band. Captés et retransmis à l’époque par la station radio WNEW-FM, ces shows ne bénéficient hélas pas tous de la même qualité sonore (le concert d’Albert King – sans doute l’une de ses meilleures prestations enregistrées – s’avère ainsi d’une clarté nettement supérieure à l’enregistrement, quasiment digne d’un bootleg, de celui du J.Geils Band). L’ultime soir, le 27 juin 1971, les frères Allman incendièrent littéralement la scène (versions carnassières de “Whipping Post”, “Hot ‘Lanta” et “You Don’t Love Me”). Seul un titre de cette prestation avait vu le jour depuis (“One Way Out”, sur “The Fillmore Concerts”, dont les autres plages provenaient d’un de leurs passages antérieurs, en mars de la même année). Complément aussi inespéré qu’indispensable du fameux “Live At Fillmore East” qui les propulsa vers le succès mondial, l’enregistrement de leur oraison funèbre pour la salle qui les révéla au plus grand nombre compte parmi les sommets de ce gang qui les multipliait alors à l’envi. Bill Graham, Duane et Gregg Allman, Berry Oakley, Butch Trucks, Carl et Dennis Wilson, Albert King et même Jay Geils nous ayant depuis quittés, ce coffret célèbre avec panache un temps où la musique se jouait sans l’appoint d’ordinateurs, et où le feeling et l’interplay étaient les seules règles que s’imposaient les musiciens. Près de cinq décennies plus tard, ce cœur là bat encore tout aussi fort. Accordez vous une faveur, embarquez pour ce voyage spatio-temporel. Vous verserez peut-être une larme ou deux, mais ce sera davantage de bonheur que de nostalgie.
.
Patrick Dallongeville
Paris-Move, Blues Magazine, Illico & BluesBoarder
.