ITW de Francis Voignier

       

                       ITW de Francis Voignier
  
Préparée et réalisée par Virgin B.
Photos : © Francis Voignier / photo ‘A’ : © Lissa Lloyd Englert
 
 
VB: C'est depuis la Californie où tu t'es exilé depuis quelques années maintenant que nous entamons notre conversation. Un petit paradoxe à lui tout seul, cet état de fait! Tu as quitté le sol français il y a combien de temps?
Francis Voignier (FV): Je suis parti de France en 1975, juste après mon service militaire.
 
VB : A l'époque, qui tenait la scène rock dans l'hexagone? Etait-ce ton style?
FV : Les groupes français étaient pratiquement éteints à cette époque, à l’exception d’ensembles comme Magma, Ange, Martin Circus et Gong, mais ce dernier n’était pas vraiment un groupe français. La radio et la télévision française n’étaient pas spécialement intéressés à pousser le rock français, à l’exception peut-être du ‘Pop Club’ et ‘Les Routiers sont Sympas’ qui essayaient de leur mieux de faire un équilibre entre les différents styles de musique, mais le peu de groupes qui a survécu n’avait aucune chance contre la montée incontrôlable du rock anglo-saxon et la puissance des maisons de disques. Mon style était definitivement plus british que français.
 
VB : Ce départ a-t-il influencé tes premières compositions, tes albums et ta façon de jouer?
FV : Mes premières compositions existaient bien avant mon départ pour les USA, et je crois que la direction de ma musique était déjà établie à la sortie du premier album de Jeff Beck, en 1967. Les premiers groupes de Heavy Metal comme Deep Purple et Blue Cheer, et les rockers comme les Pretty Things et les Troggs m’ont aidé à forger mon style. Plus tard, King Crimson, Genesis (avec Peter Gabriel) et Yes m’ont ouvert les yeux sur l’horizon du rock progressif. Donc, pour en revenir à ta question, c’est non.
 
VB : Tu en es à combiend'albums, aujourd’hui?
FV : J’ai 9 albums solos autoproduits (dans l’ordre: ‘I Feel Fine’, ‘In Search of Reason’, ‘54’, ‘Margin of Error’, ‘Fool’s Parade’, ‘Ghetto’, ‘The Harder the Fall’, ‘Service Road’ et ‘Into the Unkown’) ainsi que quelques albums sortis en vinyl seulement, comme ‘Fillmore House’ (1988), ‘Universal Musik Noise’ (1990) et ‘Friendship’ (1979).
 

 
VB : Quel succès rencontrent-ils auprès de ton public, californien, américain, européen?
FV : Question à  milles dollars, ha-ha-ha…!! Le mot ‘succès’ pourrait même passer pour une exagération car sans l’aide d’une vraie promo et d’un budget, le succès est vraiment très limite. Mais avec du recul, et en considérant que je n’ai aucune aide extérieure pour produire mes albums, je suis satisfait de mon succès international (rire). rieusement, mon public a été énormement ‘supportif’, ici et en Europe, au point que certains se demandent comment cela se fait-il que je ne suis pas signé par une ‘major’. Par exemple, je viens juste de recevoir ce message sur mon MySpace: «Francis, how blessed I was yesterday when I went to my mail box and received my personalized copy of "Into The Unknown", as it is certainly one fantastic CD, arranged, written and played with excellence
 
VB : Tes chansons sont souvent orientées assez politiques. Le prochain album le sera-t-il tout autant ? Est-ce pour choquer, faire prendre conscience?
FV : Je crois que la conscience politique est une responsabilité civique. La majorité de mes chansons sont dirigées vers l’actualité telle qu’elle existe dans la rue, dans les hopitaux, sur les zones de guerre ou dans les journaux. Dénoncer la corruption financière et l’injustice sociale seront toujours à la pointe de mes messages car l’égalite n’existe pas, c’est un mensonge. J’essaye de mon mieux d’effacer la séparation entre les différentes factions politiques au niveau du peuple pour pouvoir exposer le vrai vilain: un sytème créé par le riche, pour le riche! Sans vouloir en faire un thème, mon prochain album aura ses propres éléments politiques. Mais j’évite de choquer ou d’aliéner à tout prix. Mon but est d’unir.
 
VB : Quelle est ta motivation première, le matin, quand tu attrapes une guitare?
FV : Jamais avant le café…!!! (rire) Je prends rarement une guitare avec l’intention de pondre une chanson. Ma relation avec mes instruments est purement viscérale. Quelque chose doit résonner à l’intérieur de moi avant que je ne puisse sentir que je suis devenu ‘un’ avec ma guitare. Je ne répète jamais de gammes ni n’analyse ma musique ou la façon dont je l’exprime, ou comment je vais appuyer au bon moment sur telle ou telle pédale. Je trouve un son que j’aime, et à partir de là, je laisse les choses se développer naturellement, soit sous forme d’improvisation, soit sur une base plus structurée, comme un rythme ou une mélodie qui se crée dans ma tête et qui éventuellement finira sur une prochaine chanson. La motivation est essentiellement proportionelle à ce que je ressens quand la guitare vibre et les hauts parleurs font trembler le studio…!


 
VB : Peu de scènes, mais énormément de travail studio, me semble-t-il…
FV : Je continue à faire de la scène avec quelques ensembles acoustiques et avec mon groupe, The Superfines, dans lequel je partage le rôle de bassiste et de guitariste. Je pense pouvoir monter un nouveau groupe cet été, pour jouer le matériel des deux derniers albums. L’année dernière était consacrée à la famille, la composition et le studio, après une décade de scènes avec The Superfines.
 
VB : Aucun de tes albums n'est en français. Est-ce un choix délibéré de rupture consommée avec le vieux continent?
FV : Honnêtement, je n’ai aucune idée comment chanter une chanson en francais… !!! En plus, j’habite en Californie, et on y parle très peu le français. Pour moi, c’est plus une nécessité qu’un choix, mais peut-être qu’un jour, avec un peu de courage, ça se fera. Et si on me le demande gentiment, qui sait…? (rire)
 
VB :Pourtant des collaborations avec des artistes français sont envisagées pour ce prochain album?
FV : Oui, car je suis tout de même resté Francais et sur le plan culturel, c’est difficile d’abandonner un passé si ‘vivant’. Je suis toujours attiré par la France, mais aussi par la Grande Bretagne, parce que ce sont des pays dans lesquels j’ai vécu des expériences forgeantes et intenses. Jouer avec Eric Larmier, JeanMi Chapron ainsi que Pekka Loikkanen, qui est finlandais, me donne en sorte une avenue sur ce passé. J’ai déjà Eric sur une des chansons du prochain album prévu pour septembre, mais mes futures collaborations n’en resteront pas à la France et l’Europe. J’aimerais beaucoup travailler avec des artistes d’Afrique, et j’espère que ce rêve va se réaliser.
 
VB : Tu as su profiter des nouvelles technologies pour travailler avec des personnes que tu nas jamais rencontrées.Qu’est-ce que cela t'apporte de plus, ou de différent?
FV : Nous avons tellement l’habitude d’associer l’amitié et la collaboration musicale avec le contact physique que nous avons du mal à nous habituer à ce que les connections virtuelles peuvent nous offrir. Et puis, virtuelles dans quel sens? Car il y a malgré tout un rapport, un échange, une exécution. Des idées sont partagées, la musique part et revient, renforcée de l’énergie d’un musicien installé de l’autre côté du monde…, et c’est magique! Je trouve que cela ouvre sur un potentiel illimité.
 
VB : Qu'est ce qui te  différencie aujourd'hui du mouvement rock que tu as quitté, il y a bien longtemps, en France?
FV : Le mouvement rock en France est aujourd’hui apparement plus puissant qu’il ne l’était quand je suis parti. Je le vois par MySpace, Reverbnation, IM Radio, etc. Dans une ville de la taille de Nancy il y avait peut-être une demi-douzaine de guitaristes de calibre pro quand je suis parti pour Londres, alors que maintenant c’est incroyable le nombre de ‘shredders’ qui y vivent. Sans Guy Lux, je crois que le rock francais peut finalement respirer (rires).
 

 
VB : Tes sujets de prédilection, en matière d'écriture, tu les puises où? Dans du vécu, l'actualité? Qu’est-ce qui te tient le plus à cœur?
FV : Je suis fasciné par la cause et l’effet. C’est inévitable que quand quelque chose souffre d’un manque d’équilibre, les répercussions soient en rapport direct avec l’intensité de ce déséquilibre. Et donc quand je lis quelque chose qui me perturbe sur le plan social ou politique, je vais automatiquement aux conséquences. C’est soit du vécu, soit de l’actualité. Ce qui me tient le plus à cœur?  L’injustice sociale et le racisme.
 
VB : On te propose de pouvoir‘jammer’ avec une grosse pointure, qui choisis-tu?
FV : Donne-moi Ringo Starr…!!!!
 
VB : Depuis ta Californie, comment perçois-tu l'avenir du disque et des artistes, dans ce monde du téléchargement?
FV : L’avenir du disque? Il finira éventuellement sous le contrôle direct de l’artiste, que ce soit sous forme de CD, de téléchargement numérique MP3, de vinyl ou de la dernière folie technologique. Les musiciens disposent de plus en plus d’outils, à commencer par l’enregistrement avec Pro Tools, Cubase, Logic, etc. Le téléchargement permet aux artistes de pouvoir vendre leur musique dans tous les pays possibles pour un prix minuscule, même si la qualité du son en souffre avec la compression MP3, mais c’est tout de même un atout formidable. La gravure sur CD est maintenant accessible à tout le monde, bien que cela demande tout de même un certain investissement, et la distribution est faite par des compagnies spécialisées dans la vente de la musique ‘indie’. Les maisons de disques sont les victimes de leur propre manque de vision, mais elle ont les ressources financières pour nous empêcher d’aller de l’avant. Néanmoins, je crois que leurs jours sont comptés.

VB : Selon toi, l'industrie du disque est elle victime du succès du net?
FV : L’industrie du disque est sa propre victime! Ces bonnes gens voudraient nous faire croire qu’ils sont victimes du piratage et de l’internet. Ce sont eux, les vrais pirates. Eux qui se sont approprié des droits d’auteurs, eux qui ont ‘tué’ des centaines d’artistes tout en empêchant d’autres de naître. L’industrie du disque ne travaille que pour le profit, pas pour la musique. C’est pourquoi je dis que le succès d’internet n’est que la conséquence de leurs actes.
 

VB :
Peux-tu nous donner quelques infos sur ton dernier album? Sa diffusion?
FV : Ce nouvel album, comme la plupart de mes albums, est fortement orienté vers le rock des années ’70. Mon désir d’avoir d’autres participants sur l’album est venu d’une sensation de manque de références dans ma musique du fait d’avoir travaillé seul. Les participations d’Eric Larmier, JeanMi Chapron et Pekka font en fait que l’album prend une envergure différente, aussi bien dans le dynamisme que le rayonnement stylistique. Par diffusion, si tu veux parler de radio, alors je peux te dire que cinq chansons de l’album sont jouées regulièrement sur IM Radio, une station dédiée à la musique indépendante. Ils me passent une dizaine de fois par jour. La radio internet est d’ailleurs une autre facette de la révolution artistique dont nous sommes témoins.
 
VB : La fougue des années 70 t'habite-t-elletoujours? Te sens-tu différent?
FV : Les années 70 représentent l’intersection d’un rock vieillissant et de la naissance du punk. En 1976, tu choisissais ton camp, et spécialement en Grande Bretagne où j’ai vu de nombreux musiciens passer du progressif au ‘new wave’. Dans mon cas, comme j’ai grandi sur le rock des années 60, le punk n’était que la continuation de quelque chose qui existait déjà, la rébellion. Aujourd’hui, je ne vois pas de différence entre le ‘moi’ des années 70 et le ‘moi’ présent. Je me sens incapable de ne pas prendre de risques et musicalement, bien sûr, il y a eu une évolution: je joue probablement deux fois plus vite…! (rire)
 
VB : Tu es auteur, compositeur, interprète. Je me suis laissé dire que tu étais aussi fabricant de guitares? Une légende ou une réalité?
FV : J’adore travailler le bois, c’était donc inévitable qu’un jour j’apprenne à construire mes propres instruments. J’ai commencé avec les pièces détachées, au début des années 80, et maintenant je choisis et vieillis mes bois. Je joue six de mes guitares et elles sont toutes aussi exquises les unes que les autres.
 
VB : Ton plus beau souvenir musical? Ta plus belle rencontre?
FV : Côté rencontre, si tu parles d’être dans la même pièce avec un(e) artiste connu, la liste est longue! Une fois, par exemple, Ian Hunter m’a payé une bière et on a parlé du bon vieux temps, quand il était dans Mott the Hoople. Mon plus beau souvenir musical? C’est quand je suis monté sur scène pour la première fois. C’était comme si je venais de me réveiller et qu’enfin j’avais trouvé une raison de vivre…